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 24/08/2019 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 ABYA YALA 
ABYA YALA / Lame de fond sociale au Chili
Date of publication at Tlaxcala: 04/05/2013
Original: Chile: Marejada social en el país
Translations available: English 

Lame de fond sociale au Chili

Paul Walder

Translated by  Pascale Cognet
Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

 

La première marche de cette année, appelée  par l’ensemble des organisations étudiantes, a atteint tous ses objectifs. La mobilisation du 11 avril non seulement a permis de démontrer  que le mouvement étudiant chilien s’est consolidé sans fractures après plusieurs années de lutte, mais aussi qu'il s’est imposé comme référent sur lequel commencent à s’aligner d’autres organisations sociales : la manifestation massive du jeudi 11 a eu comme antécédents immédiats un débrayage national des travailleurs du cuivre des secteurs public et privé, des actions de protestations en guise d’avertissement de la part des quinze mille puéricultrices et jardinières d'enfants d’Integra  [Fondation privée gérant des crèches et jardins d'enfants, NdT] et l’arrêt de travail des travailleurs portuaires, réussissant  à paralyser pendant plusieurs jours le trafic maritime de marchandises et à mettre sur les dents le gouvernement et les entrepreneurs exportateurs qui chiffraient  déjà  les pertes possibles en millions de dollars.

La  manifestation importante  des étudiants, qui a atteint les chiffres de 2011, ainsi que les mouvements de protestations des travailleurs, sont des actions qui  se déroulent pendant une année d'élections et que l’on présente comme le début d’une stratégie d’activisme social qui aura tendance à se renforcer au cours des prochains mois. A la différence des grèves sporadiques et sectorielles antérieures ou aussi contrairement aux premières protestations étudiantes des débuts de cette décennie, les manifestations actuelles, au départ sectorielles et corporatistes, tendent à déboucher sur le politique. Les différents mouvements sociaux et syndicaux se retrouvent aujourd’hui sur un plan politique dont ils partagent chaque fois davantage  les axes. Le renouvellement du discours politique est impulsé depuis la base.

L'éducation ne se vend pas !

Le climat social qui s’est instauré dans le pays à partir du mois de mars dernier est en train de transformer les rapports de force pour la première fois depuis vingt ans. Les forces de la rue, qui s’expriment  aussi dans les enquêtes par des niveaux  historiques de rejet de ce qui est institutionnel, et qui se sont  clairement manifestées, c’est certain, par un fort taux d’abstention lors des élections municipales de 2012, commencent à  donner du grain à moudre aux  partis. L’accusation de viol de la Constitution de la Chambre des Députés et du  Sénat contre le ministre de l’Education, Harald Beyer [accusé de ne pas avoir empêché les universités de réaliser des bénéfices, il risque d'être destitué et de ne pas pouvoir exercer de fonction publique pendant 5 ans, NdE] n’aurait pas eu lieu sans la force des organisations étudiantes. Il y a quelques années, ce même Parlement n’aurait jamais remis en cause la notion de profit  dans l’éducation. Après cette action- qui est un effet de la force de la rue sur l’institution binominale* rigide, en débandade par peur de perdre davantage de voix aux prochaines élections- un nombre assez conséquent d’analystes de l’establishment vont même jusqu’à prévoir une forte conflictualité politique dans les mois à venir. La détérioration de l’institution binominale aujourd’hui n’est pas le résultat de sa propre corruption, mais plutôt du fait qu’elle s’est accélérée avec les actions et le discours qui émanent  des organisations sociales et syndicales.

 Loin des partis et des élections

La force de ces mouvements a permis également de rendre visible la détérioration de la politique institutionnelle, soutenue durant des décennies par les groupes du pouvoir économique. Les actions et, en particulier les omissions, des partis politiques face aux exigences citoyennes non seulement pour l’éducation, mais aussi la santé et tant d’autres secteurs de la production et des services, les ont conduits à l’étape actuelle caractérisée par un discrédit historique. La manifestation du 11 avril est une illustration de ce climat politique national. Le président de la Fédération des étudiants chiliens, Andrés Fielbaum, qui avait déclaré dans une interview à Punto Final (PF 778) que «  nous, les étudiants chiliens, nous n’avons pas de candidats aux élections présidentielles », a pu remarquer que cette observation a été reprise lors de la manifestation. Tant et si bien que, même la presse du  duopole** n’a pu ni omettre ni cacher le phénomène évident qui exprime le rejet des partis par les jeunes. La marche du 11, bien que se situant  aux prémisses de la campagne électorale, ne pouvait être plus éloignée des partis. Une énorme distance sépare les revendications et les intérêts des étudiants des partis politiques traditionnels. Au sein de l'interminable défilé, entre les milliers de drapeaux, il n’y avait aucune représentation des partis.  

educacion (11abril2013)_029

Foto José Gabriel Feres

 
Un petit incident significatif. Pendant la manifestation,  on a fait circuler  un tract appelant à voter avec la photo de Camila Vallejo et Giorgio Jackson ["leaders" du mouvement étudiant, NdE] aux côtés de Michelle Bachelet. Peu avant midi, ce jeudi- là, Jackson écrivait sur son compte Twitter qqu'il n'avait rien à voir avec ce tract, tandis que l’ex-dirigeante étudiante Camila Vallejo, bien qu’étant la candidate du Parti Communiste allié du Parti Socialiste de Bachelet, appelait les responsables à prendre leurs responsabilités. Fielbaum déclarait au cours de cette manifestation que le mouvement étudiant ne permettrait pas que ses revendications soient ou modifiées ou déformées, paroles prononcées en réponse immédiate aux avis émis par Bachelet au cours d’une interview radiophonique. A cette occasion, l’ex-présidente a dit de façon indirecte qu’elle n’était pas d’accord avec la gratuité dans l’éducation. Bachelet a utilisé les mêmes arguments fallacieux employés par Piñera il y a deux ans pour argumenter son refus de la gratuité. Pour tous deux, les enfants des riches doivent payer leurs études.
A cette argumentation fallacieuse partagée par Piñera et Bachelet, les dirigeants universitaires ont rapidement apporté des réponses. Pour les jeunes, les millionnaires comme Piñera se doivent de financer non seulement l’éducation de leurs propres enfants mais aussi celle d’un nombre d’autres jeunes en payant plus d’impôts : façon de niveler les inégalités et d’avancer vers une inclusion sociale et une solidarité plus grandes dans l’économie.

 

Ça, c'est de la politique : l'appel à une Assemblée constituante

 

Rejet de la politique? Sûrement pas. Dans la manifestation, Marcel Claude [candidat du Parti Humaniste à la présidence, NdE] a pu marcher tranquillement avec les jeunes, de la même façon que quelques dirigeants syndicaux et  dirigeants d’organisations sociales. Beaucoup d’autres étaient également présents mais aucun comme protagoniste. Ils ont été en tant que simples observateurs, simples participants. Le rôle principal y a été tenu par les étudiants  et lycéens comme dans toutes les innombrables autres manifestations étudiantes. Le mouvement leur appartient dans toutes  ses dimensions, dans son histoire et son influence.
 
Face à cette crise de la politique institutionnelle, les mouvements sociaux ont déjà posé leur diagnostic : sans partis et sans candidats, mais avec une proposition politique claire qui ne passe pas par la restauration de l’institution fissurée. Les jeunes, à l’instar de toutes les organisations sociales, savent que la récupération de la politique passe par la création d’une nouvelle structure  institutionnelle par le biais de l’appel à une Assemblée Constituante. La corde qui étrangle  les étudiants et leurs familles endettées par le secteur financier, les travailleurs et employés, les consommateurs et diverses communautés, est faite du même matériau néolibéral et binominal.
 
L’expérience récente du conflit dans l’éducation ne peut être plus claire et exemplaire pour les jeunes. Le modèle néolibéral se base sur l’appât du gain. Son essence et raison d’être sont les profits, qu’ils soient obtenus dans le loisir, les crédits, la téléphonie, le transport ou, bien entendu, dans la santé et l’éducation. Face aux demandes des étudiants, qui exigent une éducation gratuite et de qualité comme un droit que la société et l’État doivent accorder, le modèle néolibéral est le pôle opposé. Ce sont deux visions contraires non seulement de l’économie mais aussi dans la compréhension du monde. Les différentes offres de bonus et de baisses de taux d’intérêts dans le financement annoncées par le gouvernement de Sebastián Piñera ne touchent pas à l’essence du modèle, qui est celui du profit. Cette même attitude de guichetier du business privé dans l’éducation a valu à Harald Beyer une grande humiliation dans sa carrière politique.
 
Cette expérience, dans un passé récent,  malgré les innombrables et importantes manifestations, démontre les limites du modèle politico-économique sur lequel s’appuie l’éducation chilienne. Dans l’avenir, si l’on tient compte des déclarations de Michelle Bachelet- la candidate qui a le plus de chances d’arriver (à nouveau) à la Moneda [le palais présidentiel, NdE]- il est hautement probable que les étudiants n’atteindront pas non plus leurs objectifs. Le maintien du modèle de marché dérégulé s’oppose aux revendications des étudiants.

 

"Un autre Chili est possible". Foto Nicolás Robles Fritz

 
Les grands thèmes politiques n’émanent pas aujourd’hui  des partis. C’est par les citoyens qu’ils ont été lancés et les partis les ont partiellement repris. Les dernières années de la décennie passée, peut-être même à partir de la « révolution des pingouins*** », la politique a été définie par la rue. Nous parlons de la grande politique, non pas de l’agenda partisan binominal ou des annonces gouvernementales, qui ne satisfont  ou n’apaisent que peu ou prou la population chilienne épuisée. Il est paradoxal, et  c’est également un facteur d’inquiétude qui devrait alerter les mouvements sociaux, que pour les prochaines élections présidentielles  la candidate de la Concertation a commencé à soulever, avec des nuances, quelques-unes des exigences des jeunes. D’un côté, Bachelet défend le modèle d’une économie de marché mais en même temps elle parle de gratuité, ce qui est manifestement contradictoire.
 
L’appel des mouvements sociaux et de jeunes à une Assemblée Constituante est le niveau le plus haut que peut atteindre la politique. C’est une création et aussi un appel à l’action et à la participation. Toutes les demandes sectorielles en effet devraient être intégrées dans une nouvelle constitution moins mercantile et plus solidaire, qui mette en avant le citoyen et non le capital.
 
Ce sont deux façons de regarder le monde, celle du gouvernant, du politique, de l’entrepreneur d’un côté, et celle du travailleur, du salarié, du jeune ou consommateur de l’autre. L’élite et la rue. Un épisode qui a illustré cette division s’est produit après les paralysies menées par les dockers et travailleurs du cuivre. Quel  prix à payer pour les entrepreneurs, pour Piñera !  Non pas à cause des revendications, mais à cause des pertes économiques qui se sont traduites aussi par des diminutions des profits. Ce jour-là, Piñera s’est épanché au cours d’une action sur le terrain et a dit aux Chiliens qu’ils doivent « prendre soin du pays que nous avons construit avec tant d’efforts ».

 

Etudiants pendant la manifestation du 11 avril 2013 à Santiago, Chili. Photo Nicolás Robles Fritz

La phrase de Piñera nous rappelle les expressions de Ricardo Lagos lorsqu’il critiquait les protestations sous prétexte qu’elles portaient préjudice à « l’image du pays ». Mais en réalité aussi bien Piñera que Lagos sont des représentants - tels des entrepreneurs à l’image de Paulmann ou Luksic****- d’une élite favorisée par le modèle. Ils représentent à peine dix pour cent de la population qui s’approprie plus de la moitié des revenus totaux, et représentent le un pour cent multimillionnaire et tout-puissant qui accapare 30 pour cent de toute la richesse du Chili. Tous deux, comme leurs respectives coalitions politiques, sont là pour défendre un modèle économique qui a permis une concentration de la richesse et des niveaux d’inégalité jamais atteints dans l’histoire moderne du Chili. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on demande au peuple de prendre soin du pays à partir de ces tribunes, en réalité on ne fait que leur demander le maintien de l’ordre établi, du statu quo, des différences et des injustices.  .

"Ton indifférence est plus violente que toute barricade"

Piñera et son gouvernement ont tenté de discréditer les mouvements de protestation des travailleurs portuaires et des mineurs sous l’accusation de «  politisation du mouvement », dénonciation qui nous rappelle les pires années de la dictature et de la persécution des politiques. Malgré les intentions maléfiques du gouvernement, le fait est avéré. Non seulement il y a eu de nombreuses démonstrations publiques de soutien et de solidarité entre les différents mouvements des travailleurs, mais aussi les revendications ont commencé à dépasser le cadre sectoriel pour s’orienter vers des problèmes partagés par tous les travailleurs, comme le système privé des pensions ou l’éducation de leurs enfants. De cette façon, il y a un fil qui tisse un réseau chaque fois plus serré entre les travailleurs, étudiants et les communautés touchées par l’expansion néolibérale.
 
Au cours des dernières années, la société chilienne s’est réveillée pour revendiquer ses droits. Dans un pays où le revenu par tête  frôle les vingt mille dollars annuels, il s’agit là de la clameur de millions de personnes exclues aujourd’hui et qui cherchent leur place dans la société comme une partie de leurs droits  comme Chiliens. Le fait que 0,1 pour cent de la population, soit 160 000 personnes, s’approprient 17% du total des revenus, n'est qu'une des aberrations  qui font se dresser le pays.

"Les étudiants nous apprennent le courage"

Notes de l'éditeur

*Système binominal : Le Chili est le seul pays au monde pratiquant le scrutin majoritaire binominal pour les élections parlementaires, dont la particularité est de favoriser la liste arrivée en deuxième position. La droite est la grande bénéficiaire de ce système hérité de Pinochet, qui lui permet de s’assurer de pratiquement la moitié des sièges du Sénat et de la Chambre des Députés avec seulement un peu plus de 30 % des suffrages. Une modification de la loi électorale ne serait possible qu'avec l'approbation des deux tiers des chambres.

**Duopole: les médias chiliens sont contrôlés par deux groupes qui se partagent le monopole: El Mercurio, d' Agustín Edwards Eastman et La Tercera, du banquier Alvaro Saieh Bendeck.

*** Révolution des pingouins : mouvement de collégiens et de lycéens au Chili en 2006, ainsi appelé à cause de leurs uniformes noirs.

**** Luksic  et Paulmann : Deux des plus grandes fortunes du pays. Andrónico Luksic Abaroa, dont la veuve Iris Fontbona est en 32ème position sur la liste Forbes des 100 personnes les plus riches du pays (17,8 milliards de dollars). Leur fils Andrónico Luksic Craig dirige entre autres Quiñenco, filiale du Grupo Luksic et le Banco de Chile. Horst Paulmann, patron de la holding Cencosud, est en 98ème position, avec seulement 9,3 milliards.

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=9545
Publication date of original article: 19/04/2013
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=9606

 

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