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 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / « L'idée révolutionnaire survivra » : entretien avec Jean-Marc Rouillan
Date of publication at Tlaxcala: 23/07/2020
Original: »Die revolutionäre Idee wird überleben«: Gespräch mit Jean-Marc Rouillan

« L'idée révolutionnaire survivra » : entretien avec Jean-Marc Rouillan

Andrei Doultsev

Translated by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

En résistance : une conversation sur la rupture subjective avec le système, la lutte armée et l'emprisonnement politique.

 

 Jean-Marc Rouillan (1952) était un militant du groupe armé Action Directe (AD) en France, qui a existé de 1979 à 1987. Il a notamment coopéré avec la Fraction armée rouge (RAF) à la construction d'un « front de guérilla anti-impérialiste d'Europe occidentale ». Rouillan a été emprisonné pendant 24 ans pour les activités et les attentats attribués à AD et a été libéré en 2011. Il est l'auteur d’une vingtaine de livres (bibliographie).

Peu avant que Rosa Luxemburg ne soit assassinée par la soldatesque réactionnaire en janvier 1919, elle a écrit ce qui suit dans le Drapeau rouge, l'organe central du Parti communiste allemand (Spartacusbund) qui venait d'être fondé : « ‘’L'ordre règne à Berlin !’’ sbires stupides ! Votre « ordre » est bâti sur le sable. Dès demain la révolution se dressera de nouveau avec fracas, proclamant à son de trompe pour votre plus grand effroi : J'étais, je suis, je serai !’» Elle parle du passé, du présent et du futur. Un de vos livres s'intitule Infinitif présent. Pourquoi ?

Rosa conjugue dans un sens le verbe « être ». Et exister signifie agir, se battre, acquérir une autonomie en tout lieu, en toute situation, à tout moment. Mon livre a été écrit à la suite des tortures de ma camarade Joëlle Aubron (Aubron était également membre d'Action Directe, NDLR). Joëlle est morte d'un cancer après presque deux décennies de prison, et j'essaie de me poser, à travers sa disparition, la question du temps dans le labyrinthe de la prison. Derrière les murs, l'avenir est une abstraction, autrement dit une fantaisie. Le passé est un présent tangible dans lequel se déroule la lutte de la mémoire, le présent est une invariance qui s'exprime simultanément dans la résistance individuelle et collective.

Les biographies des prisonniers politiques sont la preuve de cette lutte de résistance. Être, c'est aussi assumer la responsabilité de notre mémoire, la mémoire de notre combat et de nos actions. Le but de l'emprisonnement politique est clair : en effet, il faut que le prisonnier dissident soit mis dans le carcan de la norme du système capitaliste et trahisse donc d'abord sa mémoire. Il ne devrait plus revendiquer la brèche dans le système qu'il a lui-même créée par ses actions.

Rétrospectivement : votre lutte dans un groupe comme Action Directe a-t-elle un sens politique ? Que feriez-vous différemment aujourd'hui ?

La lutte d'Action Directe a été importante. Elle a eu lieu à un moment où nous assistions à l'effondrement final du modèle fordiste, le mode de production alors prédominant de production de masse standardisée sur les chaînes de montage. Nous étions au seuil de la transition vers le néolibéralisme - et nous avons résisté.

C'était une époque d'enthousiasme révolutionnaire, les combattants venaient à Paris de partout pour nous soutenir : Italiens, Allemands, Palestiniens, Turcs, Arméniens... Et bien sûr, notre lutte avait un sens, elle était l'une des dernières tentatives non seulement de sauver les acquis sociaux et de liberté de la lutte antifasciste et anticoloniale de l'après-guerre, mais aussi de participer à la création d'une nouvelle alternative.

Aujourd'hui, tout est très différent, nous assistons à la crise du néolibéralisme. Avant la pandémie de corona, les soulèvements étaient répandus, et aujourd'hui le choix entre le socialisme et la barbarie est encore plus aigu. La lutte sera cruelle. Et ceux qui ne se battent pas l'ont déjà perdue, comme l'ont écrit nos anciens camarades. Ceux qui se battent aujourd'hui luttent contre la montée du fascisme, contre l'état d'urgence. Heureusement, il y a des résistances dans de nombreux endroits, de différentes sortes, mais avec le même esprit de combat qui nous a inspiré.

Dans votre livre, vous écrivez qu'après « une longue période en prison, la haine surgit ». La lutte des classes et la haine ont parfois des choses en commun, mais ce sont néanmoins des phénomènes différents. Y a-t-il une conscience de classe aujourd'hui ? A-t-elle été remplacée par la haine et le populisme ?

Récemment, en France, le soulèvement des Gilets jaunes a remis au premier plan l'antagonisme des classes et la figure du prolétaire précaire. C'est une véritable bombe sociale qui a explosé. Les Gilets jaunes n'étaient pas seulement sur le point de réussir le soulèvement de Paris en novembre et décembre 2018, mais ont également révélé sur ce terrain l'effondrement économique, politique, culturel du modèle néolibéral.

Le mouvement global des Gilets jaunes est une révolte des dépossédés contre l'élite, des laissés pour compte contre la classe dirigeante. Et ce mouvement parlait, avec des contradictions bien sûr, de lutte des classes. J'ai beaucoup appris de ma participation à ce mouvement. Dans le sens d'apprendre des masses, comme le disaient les maoïstes dans le temps.

Les contradictions ouvertement exprimées du mouvement des Gilets jaunes sont l'héritage de nos défaites et de la dépolitisation entraînée par trente de domination néolibérale. Ou, comme l'a dit Marx, ce qui importe n'est pas ce que le prolétariat pense à un moment donné, mais ce qu'il est obligé de faire en raison de sa place dans le mode de production capitaliste.

Vous avez été politisé à Toulouse, la « capitale » des républicains espagnols en exil. Vos premières actions ont été dirigées contre le régime franquiste à Barcelone. En toute logique, vous auriez dû être honorés par la France, l'une des puissances victorieuses de la coalition antihitlérienne de la Seconde Guerre mondiale, pour votre engagement antifasciste. Mais cela n'a pas été le cas. Étiez-vous si dangereux pour la France en tant que soi-disant anarchiste - ou la France était-elle plus intéressée à maintenir ses relations avec le régime franquiste ?

Maintenant que les masques historiques sont tombés, nous savons que les véritables maîtres de l'Espagne franquiste des années 1970 et 1980 n'étaient pas les franquistes eux-mêmes, mais les tireurs de ficelle de Bonn et de Paris. La phase finale du franquisme et la transition vers une monarchie n'était rien d'autre qu'une mascarade sanglante - les ouvriers et les résistants ont été à nouveau assassinés. Même une tentative de coup d'État par des militaires fascistes en février 1981 a été possible.

En tout cas, je me suis battu non pas pour être reconnu par les impérialistes, mais pour remplir certaines tâches et les exigences de la lutte des classes. Et je voudrais ajouter que l'attention particulière et les condamnations dont ils me couvrent encore aujourd'hui sont tout simplement trop d'honneur pour moi !

Les actions d'Action Directe et de la Rote Armee Fraktion, la RAF, ont souvent eu un effet effrayant sur le citoyen ordinaire et sont devenues des outils de propagande d'État : l'assassinat du président de la confédération patronale allemande, Hanns Martin Schleyer, à l'automne 1977 a fait du vieux nazi, qui appartenait aux cadres fascistes de la politique d'extermination de la Shoah en Tchécoslovaquie, une victime, pour ainsi dire. Ne pensez-vous pas que les méthodes des militants politiques d'aujourd'hui, par exemple celles de l'artiste conceptuel russe Piotr Pavlenski, sont plus adaptées pour dénoncer et dénoncer la bourgeoisie corrompue ?

Les personnes dépolitisées ont toujours condamné la violence des pauvres et ignoré la violence des puissants. Nous le savons - et nous avons dû faire face à cette situation. Notre violence était artisanale par rapport au caractère industriel de la violence du système. Nous voulions cibler les dirigeants lorsqu'ils anéantissaient des peuples entiers à cette époque, que ce soit au Vietnam ou ailleurs.

De nombreux militants de gauche ont souvent condamné nos actions uniquement pour préserver les petits créneaux de protestation que l'État leur permettait. Le débat politique était faussé, les diktats de l'État étaient évidents, et ces militants ont fait leur choix sans l'ombre d'une mauvaise conscience.

De plus, il n'y a pas d'action révolutionnaire sans une action culturelle connexe. La littérature, la poésie, l'acte artistique accompagnent l'action politique, ou parfois la précèdent, mais ils ne la remplacent pas. La mise à feu par Piotr  Pavlenski de la succursale de la Banque de France à la Bastille est un très beau moment poétique et esthétique : malheureusement, trop peu de personnes ont soutenu l'artiste lorsqu’il s’est retrouvé devant les juges [il a été condamné à un an de prison, NdT].

Quel a été le moment décisif pour vous, le déclencheur qui vous a fait abandonner la vie « normale » et commencer la lutte armée ?

Le soulèvement de mai 1968 a été décisif pour moi. Et comme cela a continué dans les mois suivants, j'ai progressé dans ma politisation ainsi que dans mes actions, des protestations de rue aux petits actes de sabotage jusqu’aux attaques directes. Tout le monde parlait de la lutte armée à cette époque, dans le monde entier. Pour moi, c'était concret parce que, comme vous l'avez dit tout à l'heure, je vivais dans la capitale de l'anti-franquisme, Toulouse, et nous vivions à moins de 100 kilomètres d'un des derniers régimes, qui était dans la continuité de la vague fasciste des années 1930.

Vous considérez-vous comme un « révolutionnaire professionnel » ?

Oui et non. En plaisantant un peu, je me considère plutôt comme une sorte de formateur. Lorsque je me cachais à Barcelone à cause des persécutions politiques, j'ai beaucoup appris de nos luttes et de nos erreurs en tant que révolutionnaires de gauche.

Lorsque je me cachais à Barcelone à cause des persécutions politiques, j'ai beaucoup appris de nos luttes et de nos erreurs en tant que révolutionnaires de gauche. J'ai donc considéré qu'il était de mon devoir de transmettre cette expérience dans les différents mouvements auxquels j’ai appartenu. Je me suis battu dans cet esprit jusqu'en 1987.

Lorsqu’on lit votre livre, on ressent votre douleur, votre lutte, parfois votre épuisement. Il y a peu de livres honnêtes comme le vôtre. Qu'est-ce que la vérité pour vous ?

La période qui a suivi la mort de Joëlle a été dure mais aussi contradictoire pour nous tous, anciens militants d'Action Directe. De nombreux prisonniers politiques condamnés à la prison à vie ont été rapidement libérés par la suite. Je ne pense pas que mon livre soit triste, au contraire, humainement parlant, nous étions « malgré tout » fiers d'avoir pris ce chemin et d'avoir assumé nos responsabilités. Ce livre est politique, mais ce n'est pas un texte politique. Il couvre de nombreux domaines et aussi le privé.

Nous avons nos vérités, pour ainsi dire, qui sont parfois cruelles. Contrairement à d'autres groupes, nous savions comment perdre. En prenant des responsabilités politiques, en organisant la résistance et en ne laissant pas la mémoire s'éteindre, nous avons laissé la porte ouverte à de nouvelles luttes. Aujourd'hui, il ne se passe pas un mois sans que les journaux bourgeois en France n'essaient de répandre la peur en nous agitant comme  « spectre politique ».

Pensez-vous que dans quelques années, la gauche réussira à nouveau à dominer le discours public ?

Le débat public dominant n'est pas le problème. Justement à l'époque de Rosa Luxemburg, la révolution était à l'ordre du jour, et en fin de compte c'est le fascisme qui a triomphé grâce à la bourgeoisie. Nous devons de toute façon combattre cela, sinon nous aurons à nouveau le fascisme et une nouvelle guerre.

Ce ne sont donc pas tant les discours qui m'inquiètent, mais plutôt la disparition de l'expérience concrète. La lutte antiterroriste néo-libérale et ses collaborateurs ont détruit presque à la racine l'expérience pratique que nous avions acquise lors des phases précédentes de la lutte anti-impérialiste et anticoloniale. Le peuple et le prolétariat sont aujourd'hui complètement désarmés - à tous les niveaux. Une course contre le temps a commencé depuis longtemps...

Où avez-vous trouvé la force de ne pas abandonner vos idéaux en prison ? Avez-vous même été tenté de les abandonner ?

Nous étions une organisation, un acteur qui n'était pas idéologiquement irréprochable, nous étions contradictoires dans nos propres rangs, nous avions des camarades anarchistes, mais aussi des marxistes-léninistes de la vieille école, donc nos actions étaient plus basées sur le doute que sur un accord idéologique. Et je pense que c'est la raison du petit nombre de personnes insatisfaites et repenties dans nos rangs.

J'ai eu la chance de ne jamais me demander si je devais abandonner et fuir la responsabilité politique de mes et nos actions. Je crois que je le dois aussi aux vieux révolutionnaires espagnols qui m'ont formé et éduqué. Ils ont su me faire comprendre que la participation à des actions révolutionnaires n'est jamais sans conséquences. J'y étais préparé. Grâce à eux...

Votre livre est également poétique, vous citez de grands écrivains et poètes de la pensée sociale et révolutionnaire du XXe siècle. La littérature est-elle pour vous une méthode permettant de dépasser le quotidien et de voir des idées simples et éternelles - révolution, justice sociale, amitié - en dehors de l'opportunisme médiatique ? La littérature est-elle dangereuse pour le discours néolibéral ?

Je n'ai jamais écrit pour le plaisir d'écrire. Inspiré par la littérature prolétarienne des années 1920, j'écris encore pour témoigner d'une situation d'exploitation et d'oppression. Et pour transmettre le contenu de notre résistance, de notre lutte. Contrairement aux textes purement politiques, la littérature nous permet de saisir l'ensemble de la situation et de toutes les relations. Elle situe notre engagement et décrit l'extrême joie que nous avons éprouvée dans la lutte. Ma littérature porte encore les traces des libertés que nous avions conquises et préservées du néolibéralisme.

Craignez-vous que la contre-révolution néolibérale qui domine le monde depuis les années 1980 ne trouve sa fin logique dans une dictature fasciste ?

La logique du système n'est que le profit. Nous vivons sous un régime capitaliste. Tant que personne ne résistera, la bourgeoisie impérialiste n'aura pas besoin du fascisme. Elle intensifiera l'oppression existante sous le signe d'un autoritarisme plus ou moins déguisé. Mais dans certains éléments, le régime fasciste existe déjà.  Nous devons, par exemple, reconnaître les tendances fascistes d'une direction de l'État, comme on l'a déjà vu pour le « maintien de l'ordre » dans les quartiers populaires en France.

Le futur fascisme ne sera pas celui des « fascistes de salon ». Il se manifestera très probablement par la multiplication des états d'urgence sous divers prétextes, pour ainsi dire - jusqu'à l'interventionnisme guerrier dans les pays de la tricontinentale, le Sud global, en d'autres termes.

Le fascisme était et reste l'arme de la bourgeoisie. À l'ère du néolibéralisme en déclin, la texture de la gouvernance est déjà fasciste. Elle est l'expression concrète de l'extrême concentration et de la centralisation du capital et de ses administrateurs.

L'idée révolutionnaire survivra-t-elle au XXIe siècle, qui a commencé sous le signe de la surveillance et du contrôle total ?

L'idée révolutionnaire survit. Elle survit dans toutes les révoltes contre l'ordre bourgeois, dans l'utopie du renversement radical. Tant que l'on offre une réelle résistance, tant que l'on dépasse le possible et la norme à tout prix, tant que la conscience du passé, du présent et du futur et de la complexité géostratégique continue à se développer ..., alors l'idée révolutionnaire est toujours bien vivante.

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Courtesy of Tlaxcala
Source: https://www.jungewelt.de/artikel/382498.revolution-und-poesie-die-revolution%C3%A4re-idee-wird-%C3%BCberleben.html
Publication date of original article: 18/07/2020
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=29389

 

Tags: Jean-Marc RouillanAction DirecteRévoltes logiquesLutte arméeRévolutionnaires du XXe SiècleLittérature et révolutionDouce France
 

 
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