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 UNIVERSAL ISSUES 
UNIVERSAL ISSUES / Traverser la violence physique et institutionnelle
Julian Assange au tribunal le 18 novembre 2019 : compte-rendu d’audience
Date of publication at Tlaxcala: 25/11/2019
Translations available: English 

Traverser la violence physique et institutionnelle
Julian Assange au tribunal le 18 novembre 2019 : compte-rendu d’audience

Monika Karbowska Моника Карбовска

Edited by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Pour la cinquième fois en deux mois je me retrouve à Londres le 18 novembre pour assister à une audience de jugement de Julian Assange à la Westminster Magistrates Court. Depuis que nous avions compris que toutes les audiences sont importantes pour la bataille, il n’est pas question d’éviter même la plus courte. Il est crucial de rendre compte de ce qui s’y passe afin d’éviter le storytelling mensonger qui peut être propagé par des personnes bien ou mal intentionnées en l’absence de films et de photos toujours interdits dans ce procès d’extradition pourtant public.

Notre présence est d’autant plus cruciale que l’association Wikijustice a justement publié et envoyé aux tribunaux, aux parlementaires, aux médias britanniques une « request for release », une demande de libération de Julian Assange prête à l’emploi. Un avocat ou une association des droits de l’homme britannique pourrait, au nom des droits humains supérieurs à toutes les procédures et intérêts des États, demander sans tarder la libération d’un innocent, du prisonnier politique Julian Assange. En effet la loi donne le droit de déposer cette requête au juge chaque mois qui passe alors que s’écoulent les 28 jours de sa détention provisoire de l’audience du 21 octobre à ce jour du 18 novembre. Gareth Peirce et Mark Summers, avocats de Julian Assange, auraient pu directement recopier notre requête rédigée en anglais avec l’aide de nos juristes français et européens.

Je doute qu’ils le fassent mais il est important de souligner, en contraste avec la violence physique et institutionnelle que je vais vivre, que ce jour -là Julian Assange aurait pu légalement redevenir un homme libre.

La nouvelle du dessaisissement de la juge Emma Arbuthnot (1) dont les conflits d’intérêts dans ce dossier ont été soulignés par certains médias, me parvient ce matin comme un baume au cœur alors que je fais la queue avec trois amis de 6h30 à 9 heures devant la porte du tribunal. Il est important d’arriver tôt pour avoir une place dans la salle numéro 3, l’expérience de la foire d’empoigne du 21 octobre l’a amplement démontrée. Nous sommes les premiers lorsque la porte d’entrée du bâtiment s’ouvre sur les agents de sécurité de l’entreprise Mitie qui vont contrôler nos sacs. A 7h30 deux jeunes hommes que nous croyons être des employés ou des traducteurs se postent derrière nous. A 8 heures le réseau de « Greekemmy » se présente avec 15 personnes et d’autres soutiens de Julian Assange forment une petite manifestation d’une trentaine de personnes dans la froide matinée automnale. Cette fois nous ne rencontrons pas trop de problèmes avec nos sacs mais les critères d’accès de l’entreprise Mitie sont flous et erratiques – parfois un appareil photo ne passe pas, l’autre jour ce sera un pot en verre. Nous fonçons vers les listes des extradés du jour suspendues dans le hall – surprise, Julian Assange n’y figure pas ! Je soupçonne une manipulation et je monte au 1er  étage. Nous inspectons les listes affichées sur les portes de toutes les salles. À la dernière minute, un employé vient changer celle de la salle 3 : oui, en haut d’une liste d’une vingtaine d’extradés toujours d’Europe de l’Est, figure le nom de Julian Assange.

D’habitude le travail du tribunal est bien rodé : à 9h30 le secrétaire du greffe ouvre la salle, laisse entrer le public et organise pendant une demie heure le travail des avocats et des interprètes avant l’arrivée du greffe, du procureur, du juge enfin. Du 20 septembre au 21 octobre, personne n’avait fait attention à nous dans le public des proches, sauf le 18 octobre où nous assistions aux procès des extradés est-européens en tant « qu’ « observers » identifiés. Mais aujourd’hui quelque chose a changé. Le secrétaire du greffe sort à 9h15 et demande qui vient pour Julian Assange. Je suis surprise par la tournure des événements. Ayant fait le pied de grue devant la porte depuis 6 heures pour cette audience publique, je pensais qu’il était impossible de nous évincer de la salle. Hélas, la violence physique qu’avait exercé sur moi la fameuse « Greekemmy » le 21 octobre devant la salle 1 a pris le 18 novembre une tournure institutionnelle.

Nous sommes physiquement poussés dans notre dos par le groupe des 20 personnes qui sont venus avec elle. Certaines personnes resquillent et tentent perpétuellement de passer devant nous. Une des femmes se tient si près de mon épaule que ses cheveux et ses seins me touchent le dos. Il est essentiel de garder son calme, de ne pas répondre aux provocations mais aussi de ne pas se laisser bousculer et de garder sa place pour signifier qu’on a le droit d’assister à ce procès public selon la règle du premier arrivé, premier servi. Hélas, le tribunal et l’entreprise de sécurité Mitie ont changé cyniquement leurs propres règles à la dernière minute : le secrétaire du tribunal annonce que seule « la liste » sera acceptée. Quelle liste ? La fameuse liste est tenue d’un main de maître par «Greekemmy » qui y a inscrit à la dernière minute les « personnes importantes ». Nous protestons à voix haute sur l’illégalité de la liste et le fait que nous soyons arrivés les premiers. La preuve, nous sommes toujours debout les premiers devant la porte, devant le secrétaire et devant les agents de Mitie venus lui prêter main forte. Nous nous effaçons cependant pour laisser passer les avocats et les interprètes des extradés. D’ailleurs, parmi eux arrive une vieille dame fluette que dans la confusion et la tension tout le monde oublie de saluer : c’est Gareth Peirce, l’avocate de Julian Assange. Le secrétaire hésite, disparait dans la salle. Le manager de Mitie annonce que seule les cartes de presse rentreront, une dizaine de personne se présentent à la porte. Le ton et la température montent. Les 13 places du public seront chères et chacun tente une diversion, une ruse pour y accéder. La femme derrière moi, pourtant une de ses amies, se fait tancer par « Greekemmy » pour avoir resquillé la queue. Cette même femme profère des insultes dans mon oreille mais je dois surtout me concentrer sur la stratégie à adopter pour convaincre les agents de sécurité de Mitie que nous avons, en tant qu’association, autant de droit d’assister à ce procès que « ceux de la liste » venus après nous.

« Greekemmy » a du mal à prouver que sa légitimité est plus forte que la nôtre. Après tout c’est une citoyenne lambda dans ce dossier, comme tous ceux qui viennent pour diverses raisons assister à des audiences dans les tribunaux. Le secrétaire hésite puis finit par dire : « est-ce qu’il y a la famille ? ». Les familles complètes des extradés polonais et roumains du jour se tiennent derrière, certainement agacées de ne pas pouvoir assister leur proches à cause de ce tumulte. « Greekemmy » annonce que « oui, le père est là, mais il est en bas ». Le secrétaire décide de privilégier « la famille » et John Shipton arrive peu après, sans avoir été mêlé à l’ambiance de violence qui caractérise la lutte pour le sort de Julian Assange. Mais avec lui le secrétaire du tribunal fait entrer en premier toute une ribambelle de la liste de « Greekemmy ». Parmi ceux-là, les deux jeunes de 20 ans qui devaient être à l’école primaire quand Julian Assange était libre et actif. Nous ne comprenons pas leur plus grande légitimité que la nôtre à se trouver là. Puis les femmes amies de la cheffe du commando et Anu Schukla qui joue le rôle de garde du corps de John Shipton, en tout dix personnes. Nous protestons. Enfin, et c’est le miracle de l’arbitraire de l’entreprise de sécurité, ou de la « justice » du tribunal, le manager de Mitie réouvre la porte et permet à trois personne de plus de s’engouffrer dans la salle.

J’en fais partie avec mon collègue, l’éditeur Aymeric Monville. Derrière moi, la femme resquilleuse me talonne et regarde d’un air mauvais mes affaires alors que nous prenons place sur les deux chaises restantes dans le minuscule espace du public. Les acteurs sont en place, le show de la justice peut commencer. Cependant, si je reconnais tous les protagonistes habituels de la pièce, y compris le procureur, le greffe et les avocats des accusés suivants, la juge n’est pas là. Une huissière qui annonce les événements nous somme immédiatement d’éteindre nos portables, pour ne pas enregistrer l’audience ce que tout le monde a certainement toujours fait jusqu’à présent. Puis un homme grand et imposant se lève, il est blond, coupe au bol et porte un beau costume gris et une cravate verte. Il tranche avec l’aspect passe-partout des employés judiciaires anglais dans la salle. Il se lève du banc des avocats de l’accusation et se dirige vers le secrétaire du greffe et vers le procureur et discute avec eux. Un Américain ? Si tel est le cas, il n’a rien à faire ici dans un tribunal censément d’un pays souverain alors que l’audience doit décider de la libération du prévenu, toujours innocent, ou de sa détention provisoire. Si tel est le cas, la pression politique des USA sur la Grande-Bretagne s’étale sans honte. Après l’audience, l’homme quittera les lieux si vite que je n’aurai pas le temps de l’interpeller sur son nom et ses qualités.

Alors je remarque que la vidéo est déjà allumée et une rangée de chaises rouges derrière une table, inhabituelles pour les box de la prison de Belmarsh, apparait à l’écran. Il n’y a ni gardien en uniforme de la prison pour introduire le détenu, comme c’était le cas dans les vidéos que nous avions suivis le 18 octobre, ni de panneau « HMP Belmarsh » qui devrait être suspendu au mur. Le tribunal nous demande de le croire sur parole que Julian Assange comparait bien depuis la prison de Belmarsh (et pas d’un hôpital psychiatrique ou autre lieu non identifié.. .) alors que rien ne le montre et que tout au long des procès les protagonistes du jeu se sont toujours gardés de prononcer en toutes lettres le nom de la prison, lui préférant des litotes comme « là où il se trouve », « de là où il est »… Je réfléchis à tout cela, alors que l’événement surprenant se produit : Julian Assange apparait alors que la juge n’est pas là ! Il entre dans l’espace de la vidéo et s’assied sur la chaise centrale. Quelqu’un a dû tirer la table devant lui pour qu’il puisse y prendre place, mais on n’entend rien car le son n’est pas branché ni de notre côté ni du sien…

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_20114.jpg

Ce qui s’ensuit s’apparente à une véritable violence institutionnelle et une forme de torture sur nous, les spectateurs. Comme si le système voulait nous dire « vous ne nous croyez pas qu’il est vivant, vous nous accusez de le faire mourir ? Eh bien regardez-le maintenant ! » L’écran nous présente un homme qui ne réagit pas parce qu’il ne sait pas qu’il est regardé de la salle car du côté de la pièce où il se trouve la vidéo est éteinte. Julian Assange nous est montré comme on montre un animal en cage. Et nous sommes contraints, alors que nous sommes ses proches et ses soutiens, de l’observer à son insu. On nous met de façon obscène à une place similaire de celle des employés de l’entreprise de sécurité de Rafael Correa qui ont maté Julian Assange pendant des années dans les lieux de sa captivité, rue Hans Crescent – cet étrange bâtiment dans lequel les locaux loués par l’Équateur depuis 1976 sont mitoyens depuis cette date de ceux de la Colombie, dont le fier drapeau est hissé sur le balcon jumeau de celui ou Julian Assange apparaissait parfois au public de juillet 2012 à mai 2017.

Je me sens vite gênée et je ressens à quel point ce spectacle contraint est humiliant pour lui et dérangeant pour nous, d’autant plus que cela dure au bas mot un quart d’heure. C’est si long qu’on en vient à souhaiter qu’ils abrègent ce voyeurisme alors qu’on avait tant souhaité voir Julian Assange vivant. Mais le voir vivant, c’est le voir digne, le voir interagir avec la salle, le voir s’exprimer, saisir des mots qu’il aurait pu destiner à nous, le public, puisque depuis le 21 octobre, il sait que nous sommes là. J’avais non pas croisé, mais saisi son regard, je l’avais encouragé par le regard et mon attitude, à nous transmettre des informations et j’avais tenté de le réconforter par mon expression de visage, par les rares gestes autorisés. Je n’étais pas la seule. Certaines personnes pleuraient en le voyant et il a vu notre émotion et compris qu’il n’est plus seul. Ce matin le système a décidé de nous dire : « Regardez le bien. Il est à nous » et de nous renvoyer à notre impuissance.

En effet, je n’ai plus l’impression d’être en face du même homme dont les yeux sombres et tristes, mais déterminés, ont fixé mon visage le 21 octobre pendant la courte pause. On aurait cru qu’il est endormi, ou drogué, tellement ses gestes sont ralentis, il parait absent, le regard dans le vague. Il porte un sweat-shirt gris et un pantalon beige, on ne distingue pas bien sur la vidéo s’il porte une barbe ou s’il est rasé. La caméra est fixée un peu en hauteur et zoome sur sa tête donnant l’impression que son crâne est dégarni. Rapidement il sort des lunettes de sa poche et les met et alors on ne voit plus ses yeux. Le 21 octobre, il avait abandonné l’idée de les mettre comme si elles étaient inutiles alors qu’il interagissait avec la salle et les avocats. Nous ne comprenons pas pourquoi il les porte alors qu’il ne peut voir personne et n’a aucun document sur la table devant lui ou à la main. Je reconnais néanmoins le même visage rond et le menton un peu crispé en arrière comme quand on serre la mâchoire avec force. Nous le regardons donc mais c’est une vraie torture de le voir et de savoir qu’on ne peut rien lui dire et qu’il ne peut pas communiquer avec nous, nous transmettre un message.

À un moment donné il met sa jambe sur le genou dans un geste familier, et croise les mains sur ses genoux mais il n’effectuera pas d’autres gestes, restant immobile et indifférent aux événements. On croit revoir l’homme mal en point qu’on nous avait présenté le 21 octobre. Ce spectacle dure si longtemps qu’au milieu Julian Assange s’assoupit même, penché en arrière, comme épuisé. Lorsque la juge apparait, il garde les yeux baissés et ce regard passif. Je suis tellement peinée car je ressens qu’il va plus mal qu’à notre précédente rencontre. Je regarde John Shipton à la dérobée, il reste impassible mais je suis sûre qu’il ne peut que souffrir face à ce spectacle de souffrance. Cependant les jeunes hommes devant nous n’ont pas l’air de comprendre qu’ils regardent la torture infligée à un homme. Quant aux autres, ils papotent, visiblement distraits.

L’huissière annonce l’arrivée de la juge et nous intime l’ordre de nous lever. C’est Vanessa Baraitser qui apparait sur l’estrade alors que deux autres personnes rentrent dans la pièce par la porte réservée aux juges. Impossible de comprendre qui ils sont et tout va très vite alors. Baraitser demande à Julian Assange de se présenter. Il le fait d’une voix plus grave que d’habitude, hésitante aussi, mais jusqu’au bout d’un trait. «Julian Assange, 3 juillet 1971 ». C’est hélas tout ce que notre ami prisonnier politique dira. Il ne va ni saluer son avocate, ni la cour, ni transmettre quoi que ce soit aux soutiens. Ni réagir à quoi que ce soit. Je peine à reconnaitre le même homme qui voulait tant parler, au prix d’efforts surhumains le 11 octobre. L’a-t-ont intimidé depuis ? Est-il plus mal que le 21 octobre ? A-t-il vraiment accès en vidéo à ce qui se passe dans la salle d’audience ? Nous aimerions que le tribunal nous en fournisse la preuve. Il n’est en effet pas interdit d’interagir avec la cour. J’ai vu des détenus polonais saluer et remercier leurs avocats et leurs interprètes et même dérouler des éléments de leur propre défense en complément des avocats, dans cette même salle lors des audiences du 11 et 18 octobre.

La juge Baraitser lui signifie qu’il est présent ici parce que les 28 jours de détention légale se sont écoulés. Ce n’est pas elle qui va lui rappeler que la détention est provisoire, qu’elle doit être réexaminée et que c’est donc l’occasion de faire valoir de nouveaux arguments pour une demande de libération. Ceci est le rôle de l’avocate et la juge se tourne vers Gareth Peirce pour lui demander si elle a une requête à déposer. La défenseuse de Julian Assange se lève et d’une voix fatiguée explique qu’ils travaillent très dur sur ce dossier (Julian Assange assiste à ces mots sans un geste, son visage garde l’expression absente, triste et résignée du début de l’audience) mais qu’il est impossible de préparer une défense sans un ordinateur approprié auquel son client n’a pas accès à Belmarsh. Les phrases qui suivent ont toutes trait à cette demande d’ordinateur. L’avocate n’évoque ni une demande de libération, même sous caution, ni l’état de santé de son client. Il est pourtant visible pour le public que c’est l’état de santé préoccupant de Julian Assange qui l’empêche d’être efficace pour se défendre. Là encore il m’apparait surréaliste de voir des avocats déplorer les conséquences de la mise à l’isolement illégale que Julian Assange subit sans s’indigner de cette torture psychologique tant de fois dénoncée et surtout sans mettre en œuvre rapidement tous les outils possibles pour y mettre fin. Nous avons compris depuis que nos nombreux courriers ne lui sont pas distribués alors que la prison les a réceptionnés en recommandé.

Le discours de Madame Peirce est prononcé d’une voix douce. Vanessa Baraitser lui sourit et répond tranquillement que les ordinateurs en prison ne sont pas de son ressort et qu’elle ferait mieux de s’adresser à l’autorité compétente. Je ressens l’humiliation de cette scène troublante : une jeune juge regarde de haut une ténor du barreau de 79 ans, une personne considérée comme LA figure de la gauche anglaise dans le domaine du droit, en lui signifiant qu’elle se trompe de procédure ! Si j’étais Anglaise, j’en serais mortifiée. En tant qu’Européenne de gauche, je suis très inquiète de la tournure que prend le procès de Julian Assange car ses conséquences nous concernerons tous. Mais ici dans l’assistance, tout le monde a l’air de s’en moquer. Baraitser se tourne vers l’image sur la vidéo et lui annonce deux dates : 13 décembre comparution en vidéo pour prolongation de la détention et 19 décembre l’important « case management hearing » avec comparution physique. Elle ne demande pas au prisonnier s’il a compris et ne prend pas la peine de lui donner la parole, contrairement au 21 octobre, où elle était sous le feu des projecteurs du public. L’huissière annonce son départ et pendant que nous nous levons le système vidéo fait disparaitre l’image de Julian Assange.

Nous restons dans le couloir, désemparés, essayant d’évacuer les émotions violentes subies. La plupart des « dix » de la salle sortent du tribunal rejoindre les manifestants et répondre aux journalistes. John Shipton s’entretient dans un coin du avec Gareth Peirce puis quitte les lieux, précédé par Anu Schukla qui pousse les gens pour lui assurer un passage sans avoir à côtoyer la foule, comme s’il était au moins ministre. Deux femmes qui étaient présentes le 21 octobre viennent me dire leur étonnement et leur colère devant le comportement passif de l’avocate de Julian Assange. Les révélations sur les conflits d’intérêts de Mark Summers défendant les intérêts américains dans le cas Browder-Magnitsky (2) ne leur ont pas échappé. Même s’il est légal dans le système britannique de défendre au sein d’un même cabinet juridique les intérêts de l’accusateur aussi bien que de l’accusé, pour ces militantes de gauche le doute sur l’intégrité de la défense est jeté. Et encore nous n’avions pas encore pris connaissance de la nouvelle de la collaboration de Gareth Peirce avec Rand Paul, sénateur libertarien plutôt anti- lanceurs d’alerte… (3) Nous avons enfin compris que le silence public des avocats depuis des mois signifiait l’application de la « stratégie de la connivence » (4), reportant toute la force de la réponse sur les jours des audiences fatidiques du mois de février. Mais si cette stratégie échoue, alors que le public sera banni du tribunal, situé à l’intérieur de la prison et dont l’espace réservé aux « proches » comporte encore moins de places ? Les avocats pourront dire, et avec eux ceux qui soutiennent mordicus cette stratégie du silence : « Dommage, la prochaine fois on fera mieux ». Sauf qu’il n’y aura pas de deuxième Julian Assange. Le seul Julian Assange qui existe sera mort à Guantanamo ou dans un hôpital psychiatrique d’une prison US.

Quelle énergie faut-il pour briser ses murs de violence, d’indifférence et d’incompréhension ?

►Lire le précédent épisode du feuilleton ici

Notes
1. hhttps://www.dailymaverick.co.za/article/2019-11-15-conflicts-of-interest-judge-in-julian-assange-case-fails-to-declare-sons-links-to-uk-and-us-intelligence/
2. https://blogs.mediapart.fr/edition/liberez-assange-ethiques-et-medias/article/201119/avocats-d-assange-le-scandale-des-conflits-d-interets-se-repand-j 
3. idem
4. https://www.initiative-communiste.fr/articles/international/julian-assange-blanchi-mais-embastille-et-menace-a-besoin-detre-defendu/

 

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=27536
Publication date of original article: 25/11/2019
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