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 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / De la subsomption réelle à la subsomption vitale
Note de lecture sur Neurocapitalismo, de Giorgio Griziotti
Date of publication at Tlaxcala: 22/04/2016
Original: Dalla sussunzione reale alla sussunzione vitale
Recensione di Neurocapitalismo, di Giorgio Griziotti

Translations available: Español  English 

De la subsomption réelle à la subsomption vitale
Note de lecture sur Neurocapitalismo, de Giorgio Griziotti

Giovanni Iozzoli

Translated by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

Au cours des trois dernières décennies, la catégorie marxienne de «subsomption réelle*» a souvent été utilisée comme un papier tournesol pour lire de manière matérialiste les changements faisant date auxquels la révolution technologique et la mondialisation nous confrontaient. Dans son livre très riche Neurocapitalismo , Giorgio Griziotti démontre, très efficacement, comment cette même catégorie a été dépassée, comment on est passé de la subsomption réelle à la "subsomption vitale". Nous sommes entrés dans une ère où la valorisation capitaliste réussit à extraire de la valeur non seulement des formes de travail et de coopération sociale, mais de la vie elle-même, dans son intelligence, dans ses potentialités relationnelles,  dans son éventail de désirs et d'attentes, jusque dans son essence nue.

Le neurocapitalisme est la phase bio-cognitive de la valorisation: la connexion entre  esprit, corps, appareils et réseaux semble inextricable et détermine l'omniprésence envahissante de la médiation technologique. Le sujet, ses désirs, son potentiel, sont entièrement "mis en valeur" dans la dimension d'hyper-connexion mondiale où toute l'humanité, des savanes à la métropole, est maintenant, à des degrés divers, complètement immergée.

Pour pouvoir écrire un tel texte il fallait remplir deux conditions: avoir une grande expertise scientifique sur les révolutions technologiques en marche depuis 30 ans et  une inclination jamais éteinte vers la perspective de libération anticapitaliste. La biographie de l'auteur, militant autonome dans le mouvement milanais de 1977 puis ingénieur dans des grandes multinationales des communications, répond à ces deux conditions (s'il pouvait y avoir plus de «rouges et experts», à une époque où les uns comme les autres sont rares...).

Griziotti part des catégories marxiennes classiques - la «subsomption réelle», le general intellect, la science comme une force productive centrale et la loi de la valeur/travail  comme horizon constamment en voie d'être dépassé, le Marx des Gundrisse et du «Fragment sur les machines» (qui comme tous les textes prophétiques s'est prêté en 100 ans à toutes sortes d'interprétations) - pour connecter ces catégories macro à des changements concrets, technologiques, qui ont marqué l'hégémonie de la méta-machine informatique. Et il explique (dans un passage qui n'était pas acquis) comment tous ces seuils technologiques ont marqué les grands événements politiques et économiques au tournant du siècle: la fin du système de Bretton Woods, le déclenchement de la révolution libérale, l'hégémonie du capital financier, la défaite ouvrière en Occident et la relocalisation géante de la division internationale du travail qui - justement grâce à la révolution technologique - permet la coexistence de la vieille production de masse dans les périphéries du monde (il n'y a jamais eu autant d'ouvriers dans l'histoire) avec les nouvelles formes d' exploitation «cognitive», celle dans laquelle ce ne sont pas les bras mais l'intelligence, les attitudes  coopératives, le savoir social consolidé à travers l'expérience singulière de l'être humain, qui constituent la base de l'extraction moderne de plus-value.

L'auteur nous raconte bien, même pour les non-initiés, la longue séquence historique qui porte le capitalisme cognitif à prendre possession du mouvement du logiciel libre et de l'innovation que l'intelligence socialement diffuse n'est en mesure de produire qu'en liberté : un dynamique d'appropriation  qui démarre avec l'épopée d'Unix, le premier grand système d'exploitation (développé d'en bas), et va jusqu'à la capacité de capture persistante et raffinée des grands groupes, à commencer par celui de Steve Jobs (Apple), qui continuent à «clôturer» et mettre en valeur ce qui est né comme savoir commun.

L'histoire du capitalisme, rappelle Griziotti,  a toujours été celle de la tentative de «subsumer» la connaissance et la qualité du travail vivant dans la Machine, depuis le temps des métiers à tisser à vapeur; avec l'électronique, dans les années 60/70 on fait un saut qualitatif (symbolisé par la machine à contrôle numérique et les premières chaînes automatisées), avec l'homme qui cède à la machine une part de ses savoirs et se déplace "aux côtés" du processus de production, avec une fonction de surveillance et de contrôle. C'est là-dessus, et aussi sous la pression du conflit ouvrier, que se greffera la formidable révolution des communications des trente dernières années: un grand bond en avant dans la mise en valeur des savoirs, du langage, des sens et même de la sphère émotionnelle.

La thèse de l'auteur est que les nouvelles technologies - avec leur  capacité dévastatrice d'impact sur l'humain - vont au-delà de la dialectique historique machine / travail vivant et définissent une révolution anthropologique dans laquelle l'essence même de la subjectivité est démolie et refondée et le bios, la vie nue, redéfini. Dans cette époque non seulement la distinction traditionnelle entre travail et non-travail, sphère productive et sphère non productive tend à s'effacer, non seulement la journée de travail se dilue dans un continuum dans lequel vous êtes parfaitement productif même quand vous surfez sur les réseaux sociaux, alimentant les big data colossaux qui travaillent sur nos désirs et sur la manière de les transformer en inputs compulsifs, mais c' est la frontière entre l'humain et la machine qui tend à disparaître: où finit et où commence notre esprit / conscience, quand nous sommes immergés  dans le flux de la bio-hyper-connexion continue? Y a-t-il «quelqu'un» à l'intérieur de ce flux et distinct de lui ? Et qu'est-ce qui est proprement humain, dans ce scénario, justement post-humain?

Questions terribles. L'auteur tente d'échapper à la division coutumière entre deux camps, celui des annonciateurs d'apocalypse et celui des intégrés: entre les optimistes qui depuis 20 ans, voient un potentiel de libération dans la révolution technologique (les machines vont travailler à notre place et nous allons développer nos facultés humaines en nous libérant de la hantise du travail) et ceux qui craignent une irréversible dictature numérique totalitaire  désormais en marche. Pour l'auteur le terrain d'affrontement  est le capitalisme cognitif, tel qu'il est donné historiquement, et même dans le cybertemps et dans le cyberespace constamment modifiés par le pouvoir, nous ne pouvons pas échapper à ce terrain, vue la nécessité de toujours construire de nouvelles "voies de fuite" par lesquelles un savoir coopératif et constituant   parvienne à échapper au contrôle et à l'exploitation. On n'en voit pas de grands signes pour le moment, seulement quelques potentialités. Le vieux militant des années 70 rappelle l'impact dévastateur de l'héroïne sur les mouvements et le compare à l'effet aliénant d'une connexion continue qui donne l'illusion d'une ouverture globale et au contraire isole l'individu de la réalité et de la proximité humaines, dans la plus brutale des aliénations.

La dernière section du livre, la plus problématique, est donc dédiée à la question "comment s'organiser ?": y a-t-il des chemins et des processus réels et existants, à travers lesquels le commun,  la coopération diffuse pourraient retrouver leur autonomie? Le paysage est désolé. Des nomadismes existentiels, des passages pérennes vers le néant, qui refusent les appartenances (ou se réfugient dans les plus éphémères), dessinent le profil d'un individu sans port d'attache dans la sphère bio-hypermédiatique, aux sens perpétuellement saturés,  dans un espace constamment redéfini par des algorithmes et des automatismes  de système conçus pour classer et valoriser des milliards de singularités et leurs pratiques.

L'auteur sait bien que sans conflit, le potentiel du commun (en particulier sur les questions centrales de l'énergie et de la communication) ne sera jamais libéré, à l'encontre des prophètes à la Rifkin qui nous annoncent des transitions en douceur et l'avènement inévitable du nouveau monde de l'abondance, de l'économie du partage (sharing economy) et  de la connaissance commune.

Mais quel est l'ordre du jour du présent, comment  le travail salarié est-il organisé aujourd'hui, alors que les anciennes modalités de prestation de travail se maintiennent ? L'ouvrier fordiste assumait dans sa figure un cycle entier d'émancipation et exerçait une hégémonie sur un large éventail de figures : le programme et la composition des classe marchaient ensemble, mais aujourd'hui, quel secteur du «prolétariat cognitif» est-il en mesure de retracer la filière moderne de la valeur - du porteur au programmeur? Et le problème des problèmes d'aujourd'hui: la définition d'une nouvelle cartographie des sujets réels sur lesquels s'appuyer, au-delà des macro-récits systémiques.

Des décennies de co-recherche, la vieille marotte  opéraiste, la passion militante et les connaissances accumulées "sur le terrain", rendent le travail de  Griziotti riche, dense et utile. Neurocapitalismo est un livre puissant, qui ouvre de nouveaux horizons tout en réalisant une bonne synthèse de la vaste littérature disponible aujourd'hui sur les dérives du capitalisme cognitif.

Alors que la moitié de l'Europe s'interroge avec terreur sur  la «soumission» possible à la   Houellebecq (moloch savamment agité pour terroriser les peuples de l'Europe), nous nous inquiétons si peu sur la «soumission réelle» (synonyme de la subsomption) de notre existence à la marchandise et au profit, désormais totalement déployée dans tous les domaines de notre expérience quotidienne et de notre espace-temps. Aucune charia ne pourrait nous conditionner plus brutalement. Plus qu'un futur à centralité théocratique, on entrevoit un horizon de nihilisme technologique très efficace, hyper-productif  et désespéré.

NdT

* La « subsomption réelle » désigne chez Marx le fait que, dans le procès capitaliste de production, le travailleur, en plus de ne pas être propriétaire des moyens de production (« subsomption formelle »), perd toute maîtrise de ce procès. Il se voit donc transformé en simple auxiliaire des moyens de production (via le machinisme, son confinement à des tâches de simple exécution, etc.), lesquels  apparaissent comme étant eux-mêmes sources de valeur.

Giorgio Griziotti

Neurocapitalismo

Mediazioni tecnologiche e linee di fuga

Mimesis, Milano – Udine, 2016

260 pagine

€ 17,00

 

 

 

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: https://www.carmillaonline.com/2016/04/14/neurocapitalismo-dalla-sussunzione-reale-alla-sussunzione-vitale/
Publication date of original article: 14/04/2016
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=17760

 

Tags: NeurocapitalismeGiorgio GriziottiBio-hyperconnexionSphère bio-hypermédiatiqueSubsomption réelleSubsomption vitalegeneral intellectCapitalisme cognitifRévolution technologiqueComposition de classe
 

 
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