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 24/05/2019 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 AFRICA 
AFRICA / Burkina Faso : qui a tenu le manche du balai?
2ème partie
Date of publication at Tlaxcala: 20/12/2014

Burkina Faso : qui a tenu le manche du balai?
2ème partie

Vladislav Marjanović

 

[1ère partie ici]

Rassurer la « communauté internationale »

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 Diendéré

Traoré

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Lougoué

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Zida

Ils s’empressent d'ailleurs de lui faire allégeance. À peine Compaoré parti, Zéphirin Diabré, en tant que chef de file de l’opposition, annonce que la transition qui se prépare respectera ses engagements nationaux et internationaux.[95] Il fallait, en effet, rassurer la « communauté internationale », qui se déclarait hostile à l’accaparement de la « révolution » par l’armée. En effet, c’est ce qui était en train de se passer au Burkina Faso. Dès le début des grandes manifestations du 28 octobre qui finiront par l’emporter trois jours plus tard, Compaoré avait de fait transféré le pouvoir à l’armée. Son chef d’État-major le général Nabéré Honoré Traoré s’affichait déjà comme dirigeant du pays. Mais en moins de 24 heures il avait disparu de la scène. En effet, le général Traoré était considéré comme trop proche du président déchu et avait été remplacé par son adjoint, le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida. Selon la « Lettre du Continent », bimensuel français confidentiel spécialisé dans l’Afrique de l’Ouest, cette manœuvre a été effectuée par le général Diendéré, le patron du RSP. Elle avait eu lieu le jour de l’évacuation de Compaoré par les militaires français suite à un coup de téléphone de François Hollande. Si la question du successeur avait été évoquée à cette occasion, ceci n’est pas mentionné.

Toutefois, le lieutenant-colonel Zida paraissait être mieux placé pour cette tâche en raison de son appartenance confessionnelle (protestante), de ses études de langue en anglais à l’université d’Ouagadougou, de sa formation militaire au Maroc, à Taiwan, au Canada et au Cameroun, de sa fonction d’ancien observateur de la Mission des Nations Unies en République Démocratique du Congo et  de sa participation à la formation antiterroriste aux USA. Un tel CV le rendait acceptable non seulement pour Paris, mais aussi, sinon encore plus,  pour Washington. Enfin, n’étant pas été impliqué directement dans le régime de Compaoré, Zida semblait être le mieux placé pour s’entendre avec l’opposition afin d’organiser la transition. D’ailleurs c’était bien lui qui s’était rendu le 31 octobre devant les manifestants rassemblés à la Place de la Nation pour leur annoncer la démission de Compaoré et le ralliement de l’armée au peuple. Mais les manifestants ont été bientôt désenchantés par le fait que les militaires avaient pris le pouvoir. Pour la première fois ils ont le sentiment que la révolution est sur le point d’être trahie. « Tout le monde est déçu. On ne comprend pas… C’est le même système qu’ils veulent maintenir », se lamentait un manifestant.[96]

En effet, la foule ne voulait ni de Traoré ni de Zida, mais le général Kouamé Lougoué, l’ancien ministre de la Défense de Compaoré que celui-ci avait congédié en 2005. Or, le général Lougoué n’apparaissait plus. L’État-major l’avait retiré de la circulation. Pour Zida, le champ était libre. Le 1er novembre, tôt le matin, Zida s’était proclamé chef de l’État et dans l’après-midi l’armée lui annonça son soutien. Les jeux étaient faits et l’opposition politique s’était ainsi retrouvée devant le fait accompli.
 
Mais l’opposition n’avait pas encore perdu tout espoir de revenir sur la scène. Elle savait bien que le nouveau pouvoir, en raison de son caractère militaire, aurait du mal à se faire accepter par la « communauté internationale ». Le lieutenant-colonel Zida, qui en était conscient, s’était empressé encore dans la soirée du 31 octobre d’affirmer sur les ondes de Radio France Internationale que le changement du pouvoir tout juste effectué au Burkina Faso n’était pas un coup d’État mais une « insurrection populaire ».[97] Or, le 2 novembre, l’opposition politique était revenue à la charge. Elle avait invité la population à descendre de nouveau dans la rue pour empêcher toute confiscation du pouvoir par l’armée. Derrière elle, il y avait un allié de taille : l’Union africaine. Sa présidente, Nkosazana Dlamini-Zuma, n’avait pas hésité à demander aux militaires burkinabés « de se mettre à la disposition des autorités civiles ».[98] De nouvelles manifestations avaient éclaté. Les manifestants demandaient le retrait de Zida et la nomination d'un chef civil de la transition par eux-mêmes. Devant le bâtiment de la Radiotélévision Burkinabè, ils plébiscitaient Saran Sérémé, la présidente du Parti pour le développement et le changement, puis le général Lougué.

Mais un détachement du RSP ouvre le feu sur les manifestants. Au moins trois personnes meurent. Par la suite, l’armée occupe les points stratégiques de la capitale. C'est de fait un coup d’État. Mais Zida tente de minimiser cette impression. Il annule la suspension de la Constitution, ouvre les frontières et s’engage à transmettre le pouvoir aux civils le plus rapidement possible. À cet effet, il organise une rencontre avec les ambassadeurs français et US ainsi qu’avec l’opposition politique. Mais la présence du général Diendéré, chef des services du renseignement militaire et de la RSP sous Compaoré éveille des soupçons au sein de la société civile : est-on en train d'assister à un tout change pour que rien ne change ?

La « communauté internationale » est alarmée aussi, à moins qu’elle ne fasse semblant de l’être. Les USA se sont empressés de condamner, le 1er novembre, le « coup de force », mais hésitaient à imposer des sanctions, c’est-à-dire à suspendre l’aide. À la question des journalistes qui l’interrogent à ce sujet, la porte-parole du Département d’État US, Jennifer Psaki, répond prudemment que dans le cas du Burkina Faso «nous n’allons pas, pour le moment nous déterminer politiquement ou juridiquement ».[99] Mais l’Union Africaine se montre plus intransigeante. Le 3 novembre elle présente au nouveau régime burkinabè un ultimatum : si les militaires ne remettent pas le pouvoir entre les mains de civils au bout de deux semaines, les sanctions seront appliquées.[100] Quant à la Communauté économique pour le développement de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui se réunit le 6 novembre à Accra, la capitale du Ghana, elle adopte une attitude plutôt conciliante : donner ses chances à une expérience qui n’est pas un coup d’État mais une insurrection populaire.[101] Cette ambiguïté n’a certainement pas échappé au lieutenant-colonel Zida qui, le jour même de la réunion de la CEDEAO à Accra, déclare ne pas avoir peur des sanctions car « les sanctions ne sont pas vraiment notre souci en ce moment ».[102] En d’autres termes Zida fait savoir à l’Union africaine qu’il se moque de ses menaces.

Apparemment, le lieutenant-colonel Zida sent que sa popularité ne pourrait se raffermir que s’il montre au moins symboliquement les dents à la « communauté internationale » et, notamment, à l’Union africaine, son membre le plus faible. La société civile, plus précisément, le « Balai citoyen » affiche une attitude semblable par la bouche de son porte-parole Me Guy Hervé Kam. Ce dernier déclare, le  jour même où l’Union africaine émet son ultimatum, que l’organisation panafricaine ne mérite aucun respect, car elle n'a jamais condamné le projet de Blaise Compaoré de modifier la Constitution, bien que cette intention représente une violation totale de sa charte.[103] Un reproche similaire est adressé à la CEDEAO et aux Nations-Unies.[104]

Le lieutenant-colonel Zida sait, cependant, qu’il risque gros s’il tient tête trop longtemps à la « communauté internationale ». Celle-ci se voit obligée de sauver les apparences de la légalité et fait pression pour la mise en place d’un gouvernement transitoire civil à sa mesure. Zida se met à la tâche tout en tenant compte du délai de quinze jours que l’Union africaine lui a donné pour le faire. Le 8 novembre, les protagonistes de la crise commencent à examiner un plan pour la mise en place d’un gouvernement de transition. L’armée se tient prudemment à l’écart, mais pas le gouvernement US. Ce même jour arrive à Ouagadougou Bisa Williams, la sous-secrétaire d’État adjointe pour l’Afrique. La durée de sa visite, présentée comme « inattendue », n'est pas précisée.[105] Quelle est la raison de son déplacement ? On peut s’en douter. D’ailleurs, à peine arrivée, elle réitère au lieutenant-colonel Zida l’exigence US d' une « transition démocratique ».[106] Un encouragement supplémentaire dans ce sens est donné trois jours plus tard (le 11 novembre) par Jennifer Psaki, la porte-parole du Département d’État.[107]

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Mushingi et Zida le 12 novembre

Le lendemain, une délégation conjointe de l’ONU, de la CEDEAO, de l’Union africaine et de l’Organisation internationale de la Francophonie, ainsi que des chefs coutumiers et du Comité supérieur des Burkinabès à l’étranger se rend chez le lieutenant-colonel Zida. À cette occasion, l’ambassadeur US Tulinabo Mushingi souligne une fois de plus la volonté des USA de voir la poursuite du dialogue national, la passation rapide de pouvoir à une autorité civile et que le principal objectif de la transition soit de préparer les élections parlementaires et présidentielle en 2015.[108] Mais le 13 novembre la Charte de transition est publiée. Celle-ci définit la procédure de travail et les buts du gouvernement de la transition, tout à fait en accord avec les souhaits de la « communauté internationale ».

Enfin, le 17 novembre,  un jour avant l’expiration de l’ultimatum de l’Union africaine, le nom du nouveau président de la transition est annoncé : Michel Kafando, un ancien diplomate. Le lendemain, le 18 novembre, Kafando prête serment et présenté son gouvernement. Son Premier ministre est…  le lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida ! Inutile de dire que l’Occident est satisfait de ce dénouement. Après la prestation du serment, Gilles Thibaut, l’ambassadeur de France à Ouagadougou, déclare que Kafando peut « totalement compter sur les partenaires du Burkina Faso »[109], tandis que son homologue US Tulinabo Mushingi assure que son gouvernement va « continuer à travailler avec le peuple burkinabè» car «le peuple américain suit ce qui se passe au Burkina Faso avec attention ».[110]

La transition : deux pouvoirs intronisés

La satisfaction de la « communauté internationale » face au dénouement favorable de la crise ne semble pourtant pas être partagée au Burkina Faso. La société civile et surtout les jeunes ont le sentiment que leur révolution a été trahie et qu’au fond rien n’a changé sauf les personnalités au pouvoir. « Pourquoi chasser le président Compaoré pour le remplacer par son sbire ? », se demandait un étudiant le jour de la nomination de Michel Kafando au poste de président intérimaire du pays.[111] Cette question semble exprimer toute la profondeur de la déception qui s’est emparée de la jeune génération. La désillusion est rude. Les jeunes ont l’impression que la révolution dont ils ont été le moteur, a été spoliée par le RSP et les hommes de Compaoré.[112] Kafando n’était-il pas un de ses proches ? En effet, il l’avait représenté pendant une quinzaine d’années (entre 1998 et 2011) aux Nations-Unies. N’était-il pas un des pires ennemis du révolutionnaire Thomas Sankara ? Certainement. « Ils étaient comme chien et chat », affirme l’ancien ministre des Affaires étrangères ivoirien Amara Essy qui connait bien Kafando.[113] Ce dernier était d’ailleurs son homologue en 1983 et avait été un des instigateurs de l’arrestation de Sankara en mai de cette année-là, probablement à l’instigation de Guy Penne, le « Monsieur Afrique » du président français de l’époque François Mitterrand, en raison de sa proximité de Kadhafi.[114] Apparemment, un sankariste n’aurait pas été du goût de la « communauté internationale ».

Un conservateur « viscéralement anticommuniste », comme le décrit Amara Essy,[115] qui avait fait ses études en France et au Centre européen de la Dotation Carnegie pour la paix internationale  (US), semble avoir été pour la « communauté internationale » une option idéale pour ce poste transitoire. Kafando avait d’ailleurs pris ses distances vis-à-vis de Compaoré en 2011, refusant de soutenir la modification de la Constitution qui aurait permis à son chef de s’arroger un mandat supplémentaire. Mais, à côté de lui, il faut composer avec l’armée et, peut-être aussi avec les ambitions du lieutenant-colonel Zida qui semble avoir pris goût au pouvoir. Affaire délicate, vu que ceci aurait pu être facilement interprété comme la perpétration de fait d’un putsch militaire, ce qui serait en contradiction avec les principes affichés de la « communauté internationale ».

Mais Kafando, probablement avec l’accord de cette même « communauté », trouve une solution de Salomon : le 19 novembre, il désigne comme Premier ministre le lieutenant-colonel Zida. En plus, quatre des 26 portefeuilles ministériels, ceux de la Défense (détenu, d’ailleurs, par Zida lui-même), de l’Intérieur,des Mines et du Sport reviennent à l’armée. Grâce à ces postes considérés comme stratégiques, l’armée pourrait sans doute jouer un rôle de taille dans la gestion du pays, du moins pendant la période transitoire. La photo officielle des chefs de la transition burkinabè prise immédiatement après la nomination du gouvernement transitoire est significative : on y voit Kafando et Zida sur une tribune, assis l’un à côté de l’autre dans deux fauteuils de même grandeur et de même forme. On a l’impression de voir deux hommes dont l’un représente le pouvoir civil et l’autre le pouvoir militaire, sur des trônes… 
 
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Le tandem Kafando-Zida semble être parfait. Après le retrait de Zéphirin Diabré de sa fonction de chef de file de l’opposition, annoncé le 16 et devenue effectif le 17 novembre 2014, plus aucune personnalité politique de marque ne menace ce tandem.  Or, la disparition de Diabré de l’avant-scène politique burkinabè ne doit pas être nécessairement interprétée comme conséquence d’une déception personnelle pour n'avoir été nommé à aucun poste dans le gouvernement de transition, mais plutôt comme un calcul. N'en faisant pas partie, il pourrait, contrairement aux membres du gouvernement transitoire, poser sa candidature à l' élection présidentielle de novembre 2015.

Pour ceci il a tous les avantages appréciés par la « communauté internationale » : il a été directeur adjoint du PNUD, le Programme des Nations Unies pour le développement, puis président pour l’Afrique et le Moyen-Orient de la compagnie française AREVA spécialisée dans la technologie nucléaire, il a aussi été collaborateur du fameux économiste US Jeffrey Sachs, père du concept de la « thérapie de choc » néolibérale dont les conséquences tout autres que positives sont toujours ressenties dans le monde entier, organisateur du premier forum de l’alternance au Burkina Faso en 2009 et cerveau de l’organisation de la « révolution noire » qui a immédiatement fait allégeance aux puissances occidentales. Pour ne pas parler de son expérience politique. Diabré a aussi été ministre du Commerce, de l’Industrie et des Mmines, puis ministre des Finances et du Plan et a même présidé le Conseil économique et social du Burkina Faso. Seule ombre au tableau, mais qui pourrait aussi tourner à son avantage, il a été le président d’honneur du Forum de l’amitié sino-burkinabè (FASIB) et s’était engagé à promouvoir les rapports économique avec la Chine continentale. Diabré attend-t-il son heure ? Pour le moment, il semble s’être effacé et ne fait pas obstacle au bon fonctionnement du gouvernement de transition.
 
Ainsi les civils et les militaires ont fini par se partager le pouvoir au Burkina Faso sous l’œil bienveillant de la « communauté internationale » et perplexe de la population qui commence à comprendre qu’elle a été dupée mais ne sait pas encore comment réagir. Pour la calmer, les nouvelles autorités se sont mises à manier le mythe Sankara, spoliant ainsi le symbole de l’authentique révolution burkinabè, de celle de 1983, la seule ayant eu un caractère social. Les autorités transitoires se sont empressées de faire des promesses en faveur de sa réhabilitation, pour l’éclaircissement des circonstances de son assassinat et pour l’érection d’un monument à sa gloire. Déjà la Place de la Nation à Ouagadougou a repris le nom de Place de la Révolution qu’elle portait à l’époque où Sankara dirigeait le pays. Le gouvernement intérimaire a aussi commencé à arrêter et à poursuivre des dignitaires du régime de Compaoré impliqués dans des affaires de corruption et ainsi affirmer sa détermination de vouloir nettoyer les résidus d’une époque révolue. Même le tout-puissant général Gilbert Diendéré, l’ancien chef du tout-puissant RSP et des services de renseignements de Compaoré, considéré comme le N° 2 de son régime,  qui a propulsé le lieutenant-colonel Zida au-devant de la scène politique, a été limogé le 27 novembre 2014.

Le « Balai citoyen » rangé au placard de l’histoire

Mais pour ce nettoyage, le gouvernement intérimaire ne semble plus avoir besoin du « Balai citoyen ». Ainsi, ce dernier, après avoir rendu le service nécessaire pour balayer le régime de Compaoré, se voit rangé au  placard de l’histoire. Pour le moment, du moins. Un tournant peu glorieux pour une organisation qui agissait comme moteur de la « révolution ». Mais on aurait tort de la considérer comme facteur décisif pour son succès. Sans l’appui de l’armée elle aurait eu du mal à la faire aboutir. D’ailleurs, c’étaient bien ses chefs qui avaient invité les militaires à les rejoindre. « Confier le pouvoir à l’armée (…) a permis d’éviter de nombreux morts », expliquait Smokey, un des chefs du « Balai citoyen » immédiatement après la fuite de Compaoré.[117] C’était reconnaître que le « Balai » avait pratiquement frayé le chemin aux militaires pour s’emparer du pouvoir. Affaire délicate, voire gênante pour un mouvement de masse engagé dans la lutte pour la victoire de la démocratie dans le pays. Les mots : « Nous sommes inquiets, mais pas plus que ça »,[118] que le porte-parole du « Balai » Me Guy Hervé Kam avait prononcés en apprenant que le lieutenant-colonel Zida était devenu Premier ministre, pourraient être interprétés comme expression d’un certain embarras. Par contre le musicien Sams’K Le Jah ne semble pas avoir eu ce sentiment. Il affirmait tout bonnement que la nomination de Zida au poste de chef de gouvernement ne pose pas de problème en soi, car « Sankara a été militaire, pourtant il a travaillé pour ce pays. À l’inverse, des civils ont été pires que des militaires ».[119]

Toutefois, dans l’attitude du « Balai » envers l’armée on peut observer une certaine évolution. Si encore au lendemain de la « révolution », Me Guy Hervé Kam affirmait qu’il fallait dire « merci » aux militaires  pour avoir aidé le peuple « mais que leur tâche n’était pas de gérer le pouvoir »,[120]  il avait, plus tard, reconnu que les contacts entre eux et le « Balai » existaient depuis les manifestations de fin octobre, car le lieutenant-colonel Zida représentait l’armée burkinabè. Ceci n’empêchait pas Me Kam de continuer à nier l’existence de tout autre rapport entre son mouvement et l’armée comme institution. Mais dès que Zida était devenu Premier ministre, il adressa à lui et  « et à son équipe » de véritables louanges pour avoir effectué « un travail formidable  en respectant leur parole (…) de transmettre le pouvoir aux civils ».[121] Cette affirmation révèle clairement que le rôle du « Balai » dans les événements au Burkina Faso n’était pas autonome, mais  fonction d’intérêts des cercles qui le maniaient. Ceux-ci étaient en apparence nationaux, mais de fait étrangers.
 
Pouvaient-ils faire autrement ? Certainement pas car le « Balai citoyen », ayant de fait été créé et manipulé  par des filiales d’une fondation appartenant au magnat financier US Soros, ne faisait que jeter de la poussière aux yeux de la population burkinabè et de l’opinion publique mondiale. Le « Balai » mobilisait, certes, la population, mais la coordination des activités visant à renverser le régime de Compaoré était entre les mains de l’opposition politique et notamment de son chef de file Zéphirin Diabré qui en était le cerveau. Eux tous étaient engagés dans la même tâche: créer une situation favorable aux intérêts géopolitiques occidentaux (US et français en premier lieu) sans toucher au système socio-économique existant (néolibéral) imposé à l’humanité par les puissances anglo-saxonnes (le tandem Thatcher-Reagan) bien qu’il soit à l’origine de la misère non seulement du peuple burkinabè mais aussi du monde entier.

Cet objectif, supervisé de près par les ambassades des USA, de France et la représentation de l’Union européenne, avait été réalisé avec brio et la « communauté internationale » se sent certainement soulagée. La révolution au sens strict (social) du terme n’a pas eu lieu et, pour elle, c’est ce qui compte. Une équipe usée qui détenait  le pouvoir depuis trop longtemps a été tout simplement échangée contre une nouvelle, de la même façon qu'on remplace un produit dont la date de péremption est passée par un plus récent pouvant fonctionner sans encombre jusqu’à la prochaine occasion. C’était, malheureusement, tout. Certes on continue de présenter ce changement au sommet du Burkina Faso comme une révolution, mais en réalité il n'a rien à voir avec elle. Ce n’était, en effet, qu’une simple action de sabordage d’un régime discrédité par ce qu’on désigne comme « révolution colorée ». Cette « révolution » était presque identique à celles que les USA ont déjà tant de fois fomentées dans d’autres pays par le biais des organisations non gouvernementales à leur solde et dont le seul but est le renforcement de leur hégémonie dans des régions instables qui risquent d’échapper à leur contrôle.

Quant à la couleur que certains médias avaient attribuée à la révolution burkinabè de 2014 – noire – elle peut être considérée comme symbole de toute la tragédie d’un leurre propagandiste dont la population burkinabè et l’opinion publique mondiale commencent à devenir conscients. Mais les dés sont déjà jetés. Pour un changement de la donne à court terme il est trop tard. Une fois de plus, l’opinion publique mondiale a été dupée par la « communauté internationale » qui lui rit à la barbe.
 
Celle-ci, cependant, continue à imposer les règles du jeu. Au nom de la lutte pour la démocratie (et du renforcement de son emprise sur le continent), la « communauté internationale » aimerait bien en finir avec les derniers dirigeants autocrates en Afrique. L’appel que le président français François Hollande avait adressé à la veille de la réunion de l’Organisation internationale de la Francophonie à Dakar aux chefs d'État africains de ne pas s’accrocher au pouvoir résonne comme un avertissement.[122] Dans ce cas, la société civile burkinabè pourrait y être engagée, tout comme l’avait été le mouvement « Y’en a marre » du Sénégal au Burkina Faso.

Il est possible qu’un scénario semblable puisse être appliqué dans d’autres pays africains et que, dans ces cas, les expériences de la « révolution noire » ne soient pas ignorées. Mais l’opinion publique internationale s’en rendra-t-elle compte ? On peut en douter, car le mécanisme de propagande des grands médias va certainement être de nouveau mis en branle. Son efficacité pourrait s’affirmer d’autant plus qu’elle utilise les arguments des mouvements qui se targuent d’être de gauche et les transmettent par leur biais à l’opinion publique. Celle-ci étant bien intentionnée mais superficiellement informée, avide de contribuer à l’édification d’une société plus juste et plus humaine, avalera cet hameçon d’autant plus facilement que les dirigeants de la gauche sont depuis longtemps liés à la cause US-américaine portant la marque du Parti démocrate US. Les jeunes, en particulier les étudiants en sciences humaines, journalisme et beaux-arts sont les plus menacés par cet appât. Pourtant les « révolutions colorées » sont relativement faciles à détecter.

Il suffit d’observer le schéma selon lequel elles se déroulent, les symboles qu’elles utilisent, les slogans qui sont lancés, la publicité faite en leur faveur par la propagande officielle occidentale, la structure qui les dirige et les forces étrangères qui les appuient pour comprendre comment on les fomente et à quelles fins on les abuse. On remarquera, alors, que leur objectif ne va pas plus loin que de faire tomber un pouvoir autoritaire ou corrompu, désigné préalablement comme tel dans les grands médias. Mais l’exigence d’en finir avec le système néolibéral (et avec  sa variante socio-libérale), qui est la cause et la conséquence de l’effondrement social à l’échelle mondiale,  ne se fait jamais entendre. En ignorant ce silence, on risque de se tromper de révolution et de soutenir celles qui sont fomentées par les pires ennemis de la société humaine.

Ceux-ci sont des experts en la matière. Réduisant leur activité à la lutte contre les régimes autoritaires ciblés par la « communauté internationale », leurs « révolutions colorées » ne font que dévier l’attention de l’opinion publique sur un problème d’abus de pouvoir afin qu'il ne lui vienne pas à l'esprit de mettre en cause le système néolibéral qui est la véritable raison de la détresse  mondiale grandissante et de s’engager dans une vraie révolution sociale. Mais la « communauté internationale » a pris des précautions. Sachant que la véritable force de la société réside dans sa capacité à distinguer les mythes politiques de la réalité, elle a désarmé l’opinion publique intellectuellement en l’empêchant systématiquement, l’enseignement public et les médias aidant, d’acquérir les connaissances nécessaires pouvant stimuler l’esprit critique, la prise de conscience de sa condition et l’aptitude à résister contre l’emprise néolibérale en formant un réseau de solidarité sociale à l’échelle mondiale comme prélude d’une révolution capable de lui donner le coup de grâce.

Moins on connaît les dessous des cartes du passé et du présent, plus on se laisse manipuler par des

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facteurs externes, moins on est une opinion publique dans le sens strict du terme, c’est-à-dire consciente,  plus on est une foule qui ne réagit qu’aux excitations émotionnelles, prête à suivre tout démagogue et se sacrifier pour des chimères.  On a pu voir ceci une fois de plus dans le déroulement et l’interprétation de la « révolution noire » du Burkina Faso. Mais va-t-on savoir en tirer des leçons pour ne pas être une fois de plus aveuglé par une autre « révolution colorée » et entraîné par l’euphorie idéaliste dans le sillon des intérêts géopolitiques de n’importe quelle puissance aspirant à la domination du monde ? L’avenir le dira…

Notes

[95] Antoine LEGOURDEL, Coup militaire…
[96] Maureen GRISOT, Le jour où le colonel Zida a pris le pouvoir à Ouagadougou, in : Le Monde, 1er novembre 2014, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/11/01/le-jour-ou-le-colonel-zida-a-pris-le-pouvoir-a-ouagadougou_4516457_3212.html
[97] « Si vous avez compris, il ne s’agit pas d’un coup d’État. Il s’agit d’une insurrection populaire ».(Cf. Burkina Faso :qui est Isaac Zida, adoubé par l’ermée et déjà contesté ? in : RFI, 2 novembre 2014, http://www.rfi.fr/afrique/20141101-burkina-faso-isaac-zida-regiment-securite-presidentiel-etat-major-arm%C3%A9e-transition/).
[98] LEAD 1-L'Union africaine demande une transition civile au Burkina, in : Reuters, 1er novembre 2014, http://fr.reuters.com/article/idFRL5N0SR0MZ20141101
[99] Crise au Burkina: Washington maintient pour l’instant son aide bilatérale, in : AFP, 4 novembre 2014, http://news.aouaga.com/h/36677.html
[100] Burkina Faso: sans transition civile, l'UA menace de sanctions, in : RFI, 4 novembre 2014, http://www.rfi.fr/afrique/20141104-burkina-faso-sanctions-ua-absence-transition-civile-colonel-Zida-compaore/
[101] Burkina Faso: la Cédéao s’oppose à des sanctions, Macky Sall médiateur, in : RFI, 7 novembre 2014, http://www.rfi.fr/afrique/20141107-burkina-faso-cedeao-oppose-sanctions-ua-transition-compaore-zida/ 
[102] Burkina Faso:le colonel Zida refuse d‘être contraint par l’U.A., in : Afrik.com, 8 novembre 2014.
[103] Me Guy Hervé Kam du "Balai citoyen" du Burkina Faso : "L'Union africaine ne mérite aucun respect", in : leral.net, 3 novembre 2014, http://www.leral.net/Me-Guy-Herve-Kam-du-Balai-citoyen-du-Burkina-Faso-L-Union-africaine-ne-merite-aucun-respect_a128348.html
[104] Ibid.
[105] Burkina : visite surprise de la sous-secrétaire d’État américaine à l’Afrique, qui rencontre Zida, in : aouaga.com, 8 novembre 2014, http://news.aouaga.com/h/36932.html 
[106] Burkina: cruciales tractations pour une transition civile, Washington maintient la pression, in : La Croix, 8 novembre 2014, http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Burkina-visite-surprise-de-la-sous-secretaire-d-Etat-americaine-a-l-Afrique-qui-rencontre-Zida-2014-11-08-1261580
[107] « Nous appelons instamment à la poursuite de progrès dans les discussions entre ces groupes et l’armée afin qu’un terme soit rapidement mis à cette crise et que le processus de reconstruction de la démocratie au Burkina Faso commence ». (Cf. Burkina Faso : les États-Unis saluent l’adoption d’une constitution intérimaire, in : AFP, 11 novembre 2014, http://www.afp.com/fr/info/burkina-faso-les-etats-unis-saluent-ladoption-dune-constitution-interimaire). 
[108] Oumar L. OUÉDRAOGO, Transition politique au Burkina : les trois (3) exigences des USA, in : lefaso.net, 13 novembre 2014, http://www.lefaso.net/spip.php?article61512
[109] Saidicus LEBERGER, Gestion de la transition : Michel Kafando « n’est pas seul », in : Burkina24, 19 novembre 2014, http://burkina24.com/2014/11/19/gestion-de-la-transition-michel-kafando-nest-pas-seul/
[110] Ibid.
[111] À l’université de Ouagadougou, joie et frustration mêlés après la nomination du président de la transition, in : africatime.com, 17 novembre 2014,
[112] Ibid.
[113] Francis KPATINDE, Michel Kafando : qui est le président de transition burkinabè ?, in : rfi.fr, 18 novembre 2014, http://www.rfi.fr/afrique/20141118-michel-kafando-pompier-revolution-burkina-sankara-houphouet-boigny/
[114] Sankara lui a rendu la monnaie de la pièce lorsqu’il était revenu au pouvoir en août 1983. Peu après s’être réfugié en Côte d’Ivoire, Kafando aurait failli être enlevé, mais avait réussi à échapper à ses ravisseurs. (Ibid).
[115] Ibid.
[117] Burkina : le "Balai citoyen" reste prêt à faire le ménage dans l’après-Compaoré, in : aouaga.com, 14 novembre 2014, http://news.aouaga.com/h/37770.html
[118] Burkina : Zida Premier ministre, la société civile inquiète mais attend de voir, in : aouaga.com, 19 novembre 2014, http://news.aouaga.com/h/38037.html
[119] Ibid.
[120]  Guy Hervé Kam, coordinateur du mouvement „Balai Citoyen“ Du Burkina Faso: „Ce que ‚Y en a marre‘ nous a apporté dans la lutte pour le départ de Blaise, in : gfm.sn, 3 novembre 2014
[121] Herman Frédéric BASSOLÉ (Stagiaire), Les héros de l’insurrection populaire : Me Guy Hervé Kam, in : Le Faso.net, 23 novembre 2014
[122] Assanatou BALDE, La chute de Compaoré doit servir de leçon aux chefs d’État africains, selon Hollande, in : Afrik.com, 28 novembre 2014, http://www.afrik.com/la-chute-de-compaore-doit-servir-de-lecon-aux-chefs-d-etat-africains-selon-hollande

 





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Source: http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=14203
Publication date of original article: 21/12/2014
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Tags: Burkina FasoAfrique de l'Ouest
 

 
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