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 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / Paulo Freire et l'histoire d'un manuscrit
Date of publication at Tlaxcala: 21/11/2014
Original: Paulo Freire y la historia de un manuscrito
Translations available: Português  Türkçe  Italiano  English 

Paulo Freire et l'histoire d'un manuscrit

Pablo Gentili

Translated by  Queixa Dois

 

C'était il y a 46 ans quand dans le Sud débutait, comme aujourd'hui, le printemps.

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Paulo Freire était exilé au Chili, où il était arrivé après le coup d'État militaire qui entraînerait le Brésil dans une des plus longues dictatures latino-américaines. C'était un jour comme tant d'autres à Santiago. Paulo Freire avait invité ses amis Jacques Chonchol et Maria Edy pour converser et partager son plat préféré: le poulet «a cabidela» [poulet cuisiné avec les abats NdT], une spécialité d'origine portugaise et très populaire dans le Nord-Est brésilien, que sa compagne Elza préparait magistralement. Freire avait connu Chonchol quand il était arrivé au Chili et celui-ci lui avait offert un emploi à l'Institut de développement agricole (Indap), dont il était le vice-président. Freire y développerait une partie de son expérience d'éducation populaire avec les secteurs paysans.

Ils devinrent de grands amis.
 
Cet après-midi-là, en se quittant, Freire dit qu'il voulait leur offrir un souvenir en guise de remerciement pour leurs années de travail commun: le manuscrit d'un livre écrit en lettres cursives parfaites, presque sans rature et divisé en quatre chapitres. Dans la dédicace à ses chers amis Jacques et Maria Edy, il écrivit: «Je voulais que vous receviez ces manuscrits d'un livre qui, peut-être, ne servira pas, mais qui incarne la croyance profonde que j'ai dans les hommes.»

L'année suivante, Freire déménagea aux USA, passant onze mois à l'Université de Harvard. Il emportait avec lui une copie du manuscrit qu'il avait donné à Chonchol et à sa femme. Le texte fut publié d'abord en anglais au début de 1970. Ainsi naquit l'une des œuvres les plus importantes et les plus influentes sur la pensée éducative et sociale mondiales dans la deuxième moitié du XXe siècle: La Pédagogie des opprimés.
 
Jacques Chonchol avait rencontré Paulo Freire quand il était encore militant démocrate-chrétien et qu'il travaillait dans le gouvernement d'Eduardo Frei Montalva, dont il s'éloignerait politiquement, en tant que fondateur du Mouvement de l'Action Populaire. Le MAPU était l'un des principaux partis de la gauche chilienne, qui contribua à la victoire électorale de Salvador Allende en Novembre 1970. Chonchol fut ministre de l'Agriculture dans le gouvernement de l'Unité Populaire.
 
Le coup d'État qui renverserait Allende et entamerait la dictature du général Pinochet, obligea Chonchol à s'exiler en France pendant plus de 20 ans, où il fut directeur de l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine à l'Université de Paris.

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Jacques Chonchol

Avant de partir pour l'exil, Chonchol se réfugia pendant neuf mois dans l'ambassade du Venezuela. Sa maison, comme celle de beaucoup d'autres militants et d'intellectuels de gauche, fut vandalisée par les forces militaires nationales à de nombreuses reprises, sa bibliothèque fut détruite, ses livres brûlés et tout ce qui avait valeur dérobé.
 

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Paulo Freire, 1921-1997

 

Le manuscrit de La Pédagogie des opprimés survécut à tout cela. Ignorant son importance ou ce dont il s'agissait, aucun militaire ne détruisit le dossier qui contenait plus de 200 pages écrites par Paulo Freire. La mère de Chonchol, par sa sœur, envoya le document à Paris quelques années plus tard. «Quand je suis rentré au Chili, je l'ai apporté avec moi et j'ai continué à le garder religieusement», déclara Chonchol plus tard dans une interview à José Eustaquio Romão.
 
Au Chili, la dictature mena une lutte acharnée contre la pensée critique, en assassinant les intellectuels et les étudiants, les enseignants et les jeunes, à l'intérieur et à l'extérieur des universités. Des décrets et des arrêtés censuraient livres et auteurs. «Ils tuaient les mots et ils tuaient les gens», comme l'énonça la grande écrivaine argentine Laura Devetach.

En jetant les livres au bûcher, la dictature chilienne alimentait son espoir d'un monde dominé par le silence, la peur et l'oppression.
 

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Des militaires chiliens brûlant des livres. Koen Wessing / Nederlands Fotomuseum

 

Pour la dictature argentine, il s'agissait d'imiter ses voisins, dans cet exercice curieux qui a presque toujours été réalisé par deux pays disposés à se mépriser pour leurs vertus et à se rapprocher par les terreurs d'une histoire qui les rend tragiquement semblables. Des milliers de livres ont été censurés en Argentine, des milliers brûlés, leurs auteurs et leurs lecteurs brutalement assassinés et disparus, pour le crime impardonnable de rêver à un monde plus juste, plus équitable et plus libre.
 
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Le 16 Décembre 1976, le magazine Gente, média d'actualité qui donna son plein soutien à la dictature militaire, publiait une «Lettre ouverte aux parents argentins», dans laquelle on lisait:
«Si vous envoyez votre enfant à l'école - religieuse ou laïque – faites-le seulement comme une obligation civile. Ce n'est pas le plus important. L'important est que vous respectiez aussi les lois morales de la société et de sa culture.
Comment? Ce n'est pas si difficile. Intéressez-vous aux livres que les enseignants ou les prêtres recommandent à votre enfant. Soyez prudent devant les activités scolaires qui ne sont pas strictement dans le programme, tels que le Catéchisme ou la Morale. Ne regardez pas avec indifférence ou avec conformité absolue d'autres activités qui peuvent prêter à des détournements: les camps, les réunions conviviales, les retraites spirituelles, les visites de bidonvilles. Vous avez une grande responsabilité à cet égard.
Parce que vous ne savez pas – et vous ne pouvez pas savoir – quel visage a l'ennemi. Ou comment il se déguise. Vous laissez, vous confiez votre enfant à l'école pendant plusieurs heures par jour - parfois pendant des semaines - et vous ignorez ce qui s'y passe. Il sera sûrement éduqué comme il doit l'être.
Mais il est possible qu'il ne le soit pas; et un jour, lorsque votre enfant commence à discuter avec vous, il se met à questionner votre point de vue, parle de «fossé générationnel», affirmant que tout ce qu'il apprend à l'école est bon et que tout apprentissage à la maison est mauvais; et alors il sera trop tard. Votre fils est déjà hypnotisé par l'ennemi. Son esprit est celui d'un autre. Et de là à la tragédie, l'étape est courte et rapide. Si cela se produit et un jour vous deviez aller à la morgue pour reconnaître le cadavre de votre fils ou de votre fille, vous ne pourrez pas blâmer le destin ou la fatalité. Parce que vous auriez pu tout éviter.
Par exemple: savez-vous ce que votre enfant lit? (...) C'est pourquoi, pour tout cela et même plus, prudence. Défiance, vigilance; analysez les mots que votre enfant apprend à l'école tous les jours. Il y a des mots sonores, musicaux, qui forment des phrases pleines de beauté. Mais qui contiennent des clés que l'ennemi utilise pour envahir l'esprit de votre enfant. Un certain ton «classiste» dans les commentaires, le mot «engagement», des descriptions du monde comme un monde de riches et de pauvres, et d'une histoire décrite comme une lutte éternelle de classes.»

Puis la «lettre» attaquait le travail de Paulo Freire, qui était accusé de produire «l'anarchie». Le 25 octobre 1978, le Ministère argentin de l'Éducation, à travers la circulaire n ° 250, interdit la lecture et la diffusion des travaux de Paulo Freire à l'échelle nationale.
 
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La cruauté de l'inquisition était si grande que ce même ministère publia, en 1977, le livret: «Subversion dans le contexte éducatif (nous connaissons notre ennemi)», qui affirmait que l'action subversive commençait lors de l'enseignement préscolaire, déjà dans la petite enfance «par des enseignants idéologiquement recrutés pour influencer les esprits des jeunes élèves, encourager le développement d'idées et de comportements rebelles, appropriés pour une action qui serait développée dans le futur. (...) Compte tenu de ces fondements essentiels, les éditeurs marxistes ont l'intention de fournir des 'Livres utiles' (...) qui les aideront à ne pas avoir peur de la liberté».
Détruire les livres pour détruire l'avenir. Réduire la pensée en cendres.
 
Ils ont essayé de le faire. Ils n'ont pas réussi. Ils ne réussiront pas.
 
Ceci est l'histoire du manuscrit de La Pédagogie des opprimés, qui a résisté au temps, protégé par un mystère que certains appelleront un «miracle» et que d'autres attribueront à la suprématie persistante de la liberté sur l'oppression.
 
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Notes
1- Plus tôt cette année, en février 2014, le manuscrit de La Pédagogie des opprimés, qui était encore sous la protection de Jacques Chonchol, fut donné à la Bibliothèque Nationale du Brésil. L'Institut Paulo Freire et son directeur, Moacir Gadotti, José Eustaquio Romão, ainsi que Mercadante, l'ancien ministre de l'Éducation du Brésil, et Francisco das Chagas Fernandes, l'actuel vice-secrétaire exécutif du ministère, furent les responsables de ce fait historique. Un fac-similé fut publié par ces institutions et par l'Université Nove de Julho de São Paulo.

2- La Bibliothèque Nationale de l'Argentine a publié un excellent travail de recherche, mené sous la coordination de Gabriela Pesclevi. Des Livres qui mordent effectue un inventaire détaillé de la littérature de jeunesse censurée par la dictature qui a ravagé le pays entre 1976 et 1983. C'est un travail fondamental par sa rigueur documentaire, outre le fait qu'il soit très bien édité.

3- L'École des Arts et la Bibliothèque Nicanor Parra de l'Université Diego Portales au Chili, à l'occasion des 40 ans du coup d'État qui a renversé le président Salvador Allende, a organisé l'exposition: Livres brûlés, cachés et récupéré 40 ans après le coup d'État. L'événement s'est avéré fondamental pour révéler l'une des dimensions de la répression policière menée dans le pays pendant la dictature militaire.

 Télécharger le livre avec winzip

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Courtesy of Tlaxcala
Source: http://blogs.elpais.com/contrapuntos/2014/09/paulo-freire-y-la-historia-de-un-manuscrito.html
Publication date of original article: 22/09/2014
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=13946

 

Tags: Paulo FreirePédagogie des opprimésJacques ChoncholUnité populaireDictatures militairesBrésilChiliArgentineAbya YalaAmérique latine
 

 
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