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 22/07/2018 Tlaxcala, the international network of translators for linguistic diversity Tlaxcala's Manifesto  
English  
 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / Un écrivain qui a trahi la grâce de la parole
Date of publication at Tlaxcala: 10/01/2007
Original: El escritor que malgastó la gracia de la palabra

Espagne : Juan José Millás et les intellos colabos
Un écrivain qui a trahi la grâce de la parole

Manuel Talens (1948-2015)
Santiago Alba Rico Σαντιάγκο Άλμπα Ρίκο سانتياغو البا ريكو


Translated by 

 

Un sophisme est une conclusion fausse qui -en apparence- semble dériver d’une prémisse juste. Voyons en un exemple typique, très semblable à ceux qui figurent dans les dictionnaires et les encyclopédies : les hommes sont des mammifères, les chevaux aussi, donc les hommes sont des chevaux.

Le 29 décembre dernier, le quotidien madrilène El País a publié un article signé par Juan José Millás, intitulé « Agonía » dans lequel cet écrivain espagnol signait le certificat de décès du processus révolutionnaire cubain avec des sophismes de gros calibre.

Millás est un romancier prestigieux qui réussit à combiner admirablement le roman et le journalisme d’opinion. Ses colonnes, où se mêlent souvent fiction et réalité, ce qui leur insuffle une tonalité surréaliste certaine, ressemblent à des machines à créer du sens, dans lesquelles chaque mot est programmé de façon à allumer une lumière aimable dans la cervelle du lecteur. Millas possède un humour fin, qui imprègne tous ses textes, même ceux où il s’éloigne de personnages farfelus choisissant de résider dans une armoire ou découvrant brusquement que la salle de bain a changé de place dans la maison. D’autre part, quand il adopte un ton grave, il n’élude pas les attaques directes à des membres éminents de la droite classique, espagnole ou autre, qu’il s’agisse d’hommes politiques, d’évêques, de banquiers, d’aristos ou de maffieux du bâtiment ; et il est capable de démolir en quatre paragraphes un Rajoy ou un Aznar, avec une simple glose de l’halitose de l’un ou de la petite moustache chaplinesque de l’autre. C’est la raison pour laquelle il a acquis ces dernières années une audience énorme parmi les lecteurs de la gauche « réaliste » nationale, c'est-à-dire ceux qui (dés)informent tous les jours dans des controverses radiophoniques ou dans les médias bourgeois, qui survivent en s’appuyant sur la certitude que voter socialiste constitue le summum de l’attitude progressiste, et qui, sans cesser de croire qu’un autre monde est possible, n’en pensent pas moins que cela ne saurait comporter la perte des privilèges acquis dans les limites des frontières de l’Union Européenne.

Juan José Millas est donc publiquement considéré en Espagne comme un intellectuel de gauche subtil, touché par la grâce des mots. Bien des gens pensent que c’est le meilleur commentateur en Espagne. Mais toutes ces qualités, tant rhétoriques que politiques, font défaut dans la colonne que nous nous proposons d’analyser.

Sophismes

Nous suggérons au lecteur une lecture de l’original en question [1]. En voici le premier sophisme. Millas commence par dire qu’un « médecin de renommée mondiale (le Dr. Garcia Sabrido) s’est rendu à Cuba pour faire un diagnostic sur un mal dont Fidel Castro ne souffre pas ». Après quelques élucubrations qui se veulent moqueuses sur les diagnostics cliniques, servant à instaurer sa distance critique envers Fidel, à la fin du second paragraphe il lance sa première embardée : « en d’autres termes, les responsables de l’image [de la Révolution] ont fait une gaffe, surtout parce que nous avons appris par la même occasion que Cuba n’a pas de médecins, ce qui était l’un de ses mythes ». Voilà un exemple de sophisme digne du dictionnaire. Quel peut bien être le rapport de cause à effet entre la prémisse « vraie » affirmant qu’un médecin espagnol est allé donner un avis clinique sur la maladie d’un Cubain illustre, et la conclusion « fausse » qu’il n’y pas de médecins dans ce pays. Mieux encore, pour que nul ne puisse douter du caractère définitif de son outrecuidance, Millas utilise l’imparfait de l’indicatif (« ce qui était l’un de ses mythes »). Inutile d’entamer ici une contre offensive. Qu’il nous suffise de renvoyer le lecteur à un document publié en 2006 par l’Organisation Mondiale de la Santé et accessible au format pdf [2], où il suffit de faire une recherche par le mot Cua, pour trouver tous les chiffres et les données sur les extraordinaires prestations sanitaires de ce pays minuscule, tant auprès de sa population que dans ses interventions à l’étranger, alors que c’est un pays sous embargo et constamment attaqué depuis plus de quarante ans.

Passons au second sophisme : « si tout ce qu’on dit du comandante pouvait être dit de la Révolution par antononomase [sic], il est probable que Cuba n’a pas non plus de système éducatif, car il semble pas très poli ni très solidaire, étant donnée la situation à Cuba, d’affréter un avion chargé de médicaments, d’appareils et de personnel sanitaire pour s’occuper d’un seul individu ». Le journaliste Pascual Serrano a déjà répondu il y a quelques jours au mépris que recèle une phrase comme celle-ci, mais nous soulignerons l’absurdité de prétendre que, même si tout ce que dit le Comandante était faux (comme le suggère Millás) « il est probable que Cuba n’a pas non plus de système éducatif ». Où est le rapport entre la véracité ou la fausseté sur ce qu’on dit de Castro avec une supposée absence de système éducatif ? Cuba est le premier pays d’Amérique, du pôle nord au pôle sud, à avoir éradiqué l’illettrisme, et cela juste après que la Révolution eut triomphé. Après quoi, l’île non seulement est devenue une école permanente (il n’y a pas de révolution sans culture), mais elle a apporté livres, enseignants et connaissances à de nombreux pays frères de par le monde [4].

Et voici, en conclusion, le sophisme d’anthologie : « Donc, Fidel va bien, mais la Révolution a foutu le camp ». Supposons un instant que le traitement médical que l’on prodigue a président cubain en sa qualité de chef de l’Etat soit plus injuste et moins solidaire que celui que reçoit tout autre chef d’Etat sur terre. Pourrait-on en affirmer pour autant, sans tomber dans le ridicule, que la Révolution n’existe plus, que la répartition égalitaire des biens matériels, le subventionnement par l’état des logements, les transports, le téléphone, l’alimentation (dont le litre de lait journalier que reçoit chaque enfant cubain par décret jusqu’à l’âge de sept ans, dans un sous-continent où des dizaines de milliers d’enfants meurent de dénutrition), la gratuité absolue et universelle de l’éducation et de la médecine, l’aide humanitaire (sans rien demander en retour) aux pays qui sont encore plus pauvres que Cuba, pourrait-on donc affirmer que tout cela -et c’est cela, la Révolution cubaine- a cessé d’exister ? La grossièreté du « tout fout le camp », en point d’orgue pour créer un effet de paroxysme du sarcasme, signe en fait la mesquinerie absolue, une fois que le sophisme est déconstruit.

+Les intellos collabos et l’oxymore d’une gauche sans Marx

Dans un livre excellent publié l’année dernière, et que nous recommandons au lecteur [5], les professeurs espagnols Carlos Fernandez Liria et Luis Alegre Zahonero insistent sur ce que Noam Chomsky a qualifié de « banqueroute totale des intellectuels », leur abdication politique et leur illettrisme moral au service du capitalisme globalisateur.

Il y a de moins en moins d’intellectuels capables de résister publiquement aux pressions auxquelles ils se voient soumis, de la part de ceux qui les engagent pour répéter jour après jour des mensonges qui finissent par se voir certifiés véritables grâce au monopole des médias bourgeois, dans lesquels jamais le pays ou la personne diffamée n’a le droit de se défendre ou de se faire entendre. Ce qui est normal en Occident, et en particulier en Espagne, c’est que ces médias aient à leur disposition des listes d’intellectuels qui ont retourné leur veste sans perdre leur aura gauchiste, et qui depuis leurs positions premier-mondistes confortables s’érigent eux-mêmes en gardiens jaloux des libertés abstraites au-delà des mers, mais sont toujours prêts à lancer des anathèmes moralisateurs contre la Bolivie, Cuba ou le Vénézuéla. Par contraste, on dirait que pour eux, les terribles inégalités sociales et économiques qui prolifèrent comme un cancer dans nos démocraties représentatives [6] font partie du Droit naturel, car elles ne semblent nullement provoquer leur indignation.

Cet état de fait n’est pas difficile à comprendre : ces trois républiques ont choisi la voie du socialisme, tout simplement, et sont un vivant exemple de la possibilité de résister aux injonctions du capital prédateur sans succomber dans l’entreprise. Leur inamovible résistance constitue un obstacle insupportable pour l’économie de marché, si chère à la droite, à laquelle se sont soumis comme des agneaux les anciens partis socialistes –qui ne sont plus que socio-démocrates- après avoir renoncé à Marx. D’un autre côté, une bonne partie des intellectuels en banqueroute morale qui ne croient plus aux révolutions s’en tiennent, formellement ou idéologiquement à la ligne politique de ces partis, et vivent dans l’oxymore consistant à se définir comme « de gauche non marxiste » (certains, peut-être par ce qu’ils ont honte, préfèrent le terme plus neutre de « progressistes »). Mais leur discours sur Cuba ne trompe pas, il est décalqué sur la propagande du Pentagone, des « gusanos » de Miami, et de la droite la plus réactionnaire : Millás, par exemple, a dit exactement la même chose que Esperanza Aguirre du Parti Populaire d’Aznar…

Au-delà des distances évidentes, il est tentant d’assimiler la fonction de ces intellos collabos à celles que remplissaient les assassins à la solde de Batista, à la veille de la révolution cubaine, décrite lucidement dans le film cubain Mémoires du sous-développemnt : « Dans toutes les sociétés capitalistes le même type de personnages se met à la disposition de la bourgeoisie, pour cette tâche singulière, mais dans la division du travail moral, l’assassin à gages permet d’exister à d’autres qui ne sont pas en contact direct avec la mort et peuvent brandir, comme s’ils étaient des individus à l’écart, leurs âmes propres ». [7] Il suffirait de remplacer le mot « assassin » par le terme « intello », et « mort » par « injustice » pour que la phrase décrive à la perfection ces sujets heureux du capital. Qu’il est loin le temps d’Antonio Machado ! Aux antipodes de ce grand humain, aujourd’hui bien des intellectuels ne mourraient pas heureux si leur parole servait la cause de la révolution mais au contraire, s’en servent comme d’une arme contre-révolutionnaire [8].

Il y a un peu plus d’un an, l’un d’entre nous a écrit un texte où il affirmait que dans les démocraties représentatives occidentales la ligne de partage entre la droite et la gauche s’établit entre celui qui défend et celui qui attaque le président vénézuelien Hugo Chavez [9]. Nous pourrions en dire autant aujourd’hui pour Evo Morales ou Fidel. Aussi progressistes qu’ils se veuillent, les intellectuels qui attaquent avec des arguments de droite ces trois hommes ont choisi de tirer depuis la tranchée de l’ennemi.

L’objectif subliminal

En écrivant « Agonía », Juan José Millás ne cherchait pas à établir une quelconque prémisse au moyen des règles rhétoriques d’inférence, mais plutôt à suivre un script préconçu dans lequel il lui fallait parvenir coûte que coûte au dénouement final : l’allégation que la révolution cubaine a perdu, ce qui n’est qu’un alibi nécessaire pour une « démocratisation acceptable »… qui livrerait Cuba aux multinationales et privatiserait jusqu’au dernier centimètre carré de l’ancienne colonie espagnole. En d’autres termes, la contre-révolution. Caché entre des vérités qui n’en sont pas, et assaisonné d’images séduisantes qui visent la complicité du lecteur, voilà l’objectif subliminal de son « Agonie ».

Non seulement on ne permet pas à Cuba de prospérer, mais ensuite on l’accuse de ne pas être prospère. Une attitude aussi perverse est la norme parmi les politiciens de droite, mais se teinte d’ignominie sous la plume d’intellos qui se savent lus par des milliers de gens de bonne volonté. Qu’il est facile pour eux d’agonir la révolution cubaine à cause de la pénurie de médicaments ou d’autres biens, en omettant en même temps les raisons extérieures qui donnent lieu à cette situation : blocus, terrorisme médiatique et véritable propagande empoisonnée de la part de dissidents supposés qui en réalité sont des mercenaires à la solde de l’empire (les lois pénales de tous les pays au monde punissent de prison la trahison de leurs ressortissants qui, pour le compte d’une puissance étrangère, prétendent subvertir l’ordre public établi ; voilà ce que les intellos collabos ne disent jamais de Raul Rivero et compagnie quand ils haussent le ton contre Cuba).

Depuis leur position aseptisée au-delà du bien et du mal, Juan José Millás se porte volontaire pour faire le sale boulot au bénéfice de la droite, en sachant parfaitement qu’il ne recevra jamais sur son propre terrain la réponse qu’il mérite. Avec « Agonía », cet intellectuel espagnol a trahi la grâce de la parole, un don que seuls quelques rares écrivains reçoivent des dieux.

Notes

[1] Agonía, de Juan José Millás, 
http://www.elpais.com/articulo/ultima/Agonia/elpporopi/20061229elpepiult_2/Tes 
Le désordre de ton nom, par Juan José Millás, a été publié aux éditions Galaade en 2006.

[2] Rapport sur la santé dans le monde, OMS (Ginebra 2006), 
http://www.who.int/whr/2006/whr06_es.pdf 

[3] Juan José Millás y la revolución cubana del carajo, de Pascual Serrano, 
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=44024 

[4] Prix UNESCO d’ Alfabétisation pour Cuba
http://cuba.comnat.unesco.org/index.php?intIdCat=132&blnIsCat=1&intIdLang=1 

[5] Comprender Venezuela, pensar la democracia. El colapso moral de los intelectuales occidentales, de Carlos Fernández Liria y Luis Alegre Zahonero (Editorial Hiru, Hondarribia 2006). 

[6] Démocraties qui, comme l’a dit le dramaturge marxiste Alfonso Sastre, sont “sans équivoque, sans honte et sans masque, une place de choix et un château fort (le plus fort) pour les injustices les plus atroces et les attentats les plus graves contre les libertés publiques et individuelles”. Voir La batalla de los intelectuales. Nuevo discurso de las armas y las letras, de Alfonso Sastre (Instituto Cubano del Libro, La Habana 2003). 

[7] Memorias del subdesarrollo, de Tomás Gutiérrez Alea (Cuba 1968). Pour en savoir plus sur ce joyau du cinéma cubain, voir
http://www.clubcultura.com/clubcine/clubcineastas/titon/memorias/memo4.htm 

[8] Voci le très célèbre sonnet dédié par Antonio Machado [âgé] au dirigeant républicain [et communiste] Enrique Lister, au début de la guerre civile espagnole :

À Lister, chef des armées de l’Ebre

Ta lettre - noble cœur éveillé,
espagnol indomptable, poing fort-
ta lettre, héroïque Lister, me console
de cette chair mortelle qui me pèse.

Le fracas d’un combat sacré me parvient
par ta lettre des champs ibériques ;
mon cœur aussi se réveille
dans l’odeur de la poudre et du romarin.

Où la conque marine annonce
que l’Ebre arrive, et sur le rocher glacé
où apparaît cette signature espagnole,

de la montagne à la mer, voici ma parole :
« Si ma plume valait ton pistolet
de capitaine, je mourrais heureux ».

[9] Le Théorème de Chávez, de Manuel Talens.




Courtesy of Manuel Talens et Santiago Alba Rico
Publication date of original article: 09/01/2007
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=1263

 

Tags: CubaEspañasophismeintellos colabosromancier
 

 
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