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English  
 CULTURE & COMMUNICATION 
CULTURE & COMMUNICATION / À Florence, sur les pas de Machiavel
Date of publication at Tlaxcala: 27/01/2014
Original: Reliving Machiavelli in Florence
Translations available: Português  Italiano  Español 

À Florence, sur les pas de Machiavel

Pepe Escobar Пепе Эскобар

Translated by  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

 

 

Florence – Me voilà, en cette aube de l'an 2014, debout sur la Place de la Seigneurie à Florence, par une froide soirée pluvieuse, regardant la plaque ronde au sol – ignorée par les meutes de touristes chinois – qui commémore la pendaison et l'immolation, le 23 mai 1498, du moine Savonarole, condamné pour avoir conspiré contre la République de Florence.

 
Mais je ne peux m'empêcher de penser - comment l'éviter - à Machiavel. Il n'avait que 29 ans en ce jour fatidique. Il se tenait à quelques mètres de là où je suis. Que pensait-il ?
 
Il avait vu comment Savonarole, un prédicateur dominicain populaire, avait été acclamé comme le sauveur de la République. Savonarole réécrit la constitution pour donner du pouvoir à la classe moyenne inférieure ; un geste vraiment risqué (populiste). Il allie Florence avec la France. Mais il ne trouve pas d'antidote aux sanctions économiques sévères imposées par le pape pro - espagnol Alexandre VI, qui nuisent gravement à la classe des marchands de Florence (une anticipation séculaire des sanctions US contre les Bazaris iraniens) .

L'unique statue de Girolamo Savonarola, érigée en 1875 dans sa ville natale de Ferrara, sur la place homonyme

 
Savonarole avait également allumé le bûcher des vanités, dont la pyramide flamboyante avala perruques, pots de fard à joues, parfums, livres de poèmes d'Ovide, Boccace et Pétrarque, bustes et peintures de sujets «profanes» ( même - comble de l'horreur - certaines de Botticelli), luths, violes, flûtes , sculptures de femmes nues, figures de dieux grecs et, cerise sur le gâteau,  une effigie hideuse de Satan .
 
En fin de compte, les Florentins en eurent leur claque des pitreries puritaines hard de Savonarole - et une sombre sentence de l'Inquisition papale régla l'affaire. Je pouvais imaginer Machiavel exhibant son fameux sourire ironique – à la vue du bûcher sur lequel brûlait Savonarole, au même endroit que le bûcher des vanités, un an plus tôt jour pour jour.
 
Son verdict : en realpolitik, il n'y a pas  de place pour une «démocratie» dirigée par Dieu. Dieu, d'ailleurs, n'en avait rien à fiche. Seule la nature humaine peut déterminer dans quel sens souffle le vent : vers la liberté ou vers la servitude.
 
Donc, c'est ce qui s'est passé sur la Piazza della Signoria en ce jour de 1498, année où Laurent le Magnifique est mort et où Christophe Colomb a traversé l'Atlantique pour son troisième voyage de «découverte» du Nouveau Monde : rien moins que la naissance de la théorie politique occidentale dans l'esprit du jeune Niccolo.

Cosimo I de Medici, par Agnolo Bronzino

Étudiez l'humanité, jeune homme

Florence est le premier État moderne dans le monde, comme Jacob Burckhardt  l'établit clairement dans son magistral La Civilisation de la Renaissance en Italie (1860), exprimant son admiration pour "le merveilleux esprit florentin, à la fois profondément critique et artistiquement créatif ".
 
Les Florentins ont passé beaucoup de temps à tisser la fière tradition patriotique d'une république autonome : une conception très aristotélicienne selon laquelle "la fin de l'État n'est pas simplement la vie , c'est plutôt une bonne qualité de vie" . Très coopérative, avec l'implication de tout le monde, et complètement différente de la République de Platon, dont les règles étaient imposées d'en haut.
 
A l'aube du 15ème siècle, les Florentins lecteurs d'Aristote et désireux de célébrer leur liberté civique et politique étaient occupés à donner forme - aux côtés de leurs traditions fabuleuses de réalisme pictural et de leur penchant pour l'architecture classique – à rien moins que ce qui est entré dans l'histoire sous le nom de la Renaissance .
 
Pourquoi Florence a-t-elle inventé la Renaissance ? La réponse de Vasari en vaut une autre : " L'air de Florence fait des esprits naturellement libres, qui ne se contentent pas de la médiocrité ." Y a contribué le fait que l'éducation était axée sur les studia humanitatis - «les études de l'humanité» ( désormais en voie de disparition en ce début du 21e siècle ) -, mettant en avant l'histoire (pour comprendre la grandeur de la Grèce antique et de Rome ), la rhétorique, la littérature grecque et romaine (pour améliorer l'éloquence ) et la philosophie morale , qui se résumait à l'Éthique d'Aristote.

Cosme de Médicis l l'Ancien, Cosimo il Vecchio (1389-1464) et son petit-fils Lorenzo de Medici, dit Le Magnifique  (1449-1492)

Machiavel, né en 1469, l'année même où le jeune Lorenzo de 'Medici, ou Laurent le Magnifique, préféré de son grand-père Cosimo , accède au pouvoir après la mort de son père Piero , a vécu la plupart du temps dans la Florence des Médicis. Donc, il a compris la nature d'un jeu où les dés étaient pipés : comme l' historien décodeur Francesco Guicciardini l'a écrit, Laurent était un "tyran bienveillant dans une république constitutionnelle " .
 
La famille de Machiavel n'était pas riche - mais totalement engagée dans l'idéal de l'humanisme civique. Contrairement à Laurent, il n'a peut-être pas reçu la meilleure éducation humaniste disponible, mais Machiavel a étudié le latin et a lu les anciens philosophes et historiens en particulier - Thucydide, Plutarque, Tacite et Tite-Live, dont on trouvait les œuvres dans les librairies de Florence. Dans les anciens héros grecs et romains, il voyait des exemples de grande vertu, de courage et de sagesse : quel contraste désolant avec la corruption et la stupidité de ses contemporains (on pourrait dire la même chose d'un demi- millénaire plus tard).
 
Alors que Machiavel était un aristotélicien, Lorenzo était plutôt une sorte de Platonicien. Pourtant, c'était le protégé de Cosimo, le philosophe Marsile Ficin, coordinateur de l'Académie platonicienne, qui avait le mieux expliqué Platon  mais, Lorenzo ne croyait pas en Platon, il l'utilisait. Et en plus, il savait comment s'y prendre pour faire de l'épate – par exemple en faisant installer sur un piédestal le spectaculaire David ambisexué de Donatello dans le cortile (la cour intérieure) du Palazzo Medici , et faisant une promotion intensive  du philosophe-en-chef de son cercle d'amis , le fringant Pic de la Mirandole , alias "Monsieur-je-sais-tout"  - ou au moins toute la gamme de la connaissance humaine disponible à la Renaissance , depuis la chute de Constantinople en 1453 .
 
Et puis , un mois seulement après la combustion de Savonarole , cet homme mince, aux yeux noirs en vrille et aux cheveux noirs, avec sa petite tête et son nez aquilin , décrit par son biographe Pasquale Villari comme "un observateur très aigu à l' esprit vif " trouve un boulot. Et pendant 14 ans, il sera un fidèle serviteur de la république florentine restaurée, toujours à cheval pour des missions délicates, négociant, entre autres, avec le pape Jules II , le roi de France Louis XII , le Saint empereur germanique Maximilien Ier , et l'imprévisible , l'hénaurme Cesare Borgia,  second fils illégitime de celui qui allait devenir le pape Alexandre VI . Machiavel était en charge de la politique étrangère de Florence ; et certainement pas un des ces "experts" en fauteuil des  boîte à idées du boulevard périphérique de Washington.
 
Alors que Machiavel fréquentait César Borgia, il se lia d'amitié avec l'ingénieur militaire en chef de celui-ci, nul autre que Léonard de Vinci. Il faudrait un Dante pour imaginer le dialogue entre l'homme qui était en train d'élaborer la nouvelle science de la politique et l'esprit scientifique le plus accompli de la Renaissance : la bifurcation de l'esprit humaniste, à partir de l'art , de la poésie et de la philosophie vers la réalité - la politique et la science .

Une satire ou un livre de vie ?

Assis dans mon enoteca (œnothèque) favorite en face du Palais Pitti à relire Le Prince, je me suis aussi plongé dans d'autres sources. Il y a eu un déluge de livres sur Machiavel à l'occasion du 500e anniversaire de la rédaction du Prince, bouclée en quatre mois fin 1513. Le meilleur m'a paru être Il Sorriso di Niccolo (Editori Laterza), par Maurizio Viroli de Princeton. Viroli établit une bonne fois pour toutes que Machiavel n'a jamais été une marionnette des Médicis.
 
Avant  de devenir secrétaire de la deuxième chancellerie, en juin 1498, Machiavel avait été très proche de Laurent le Magnifique. Peu de temps après que les Médicis furent revenus au pouvoir à Florence, après une période d' exil, il a dû subir le strappado (l'estrapade) - la torture florentine mains liées derrière le dos, le corps hissé au plafond par une corde et une poulie, et précipité vers le bas - pas moins de six fois (la CIA est au courant ?). Pourtant, il n'est pas devenu un rat : on l'a laissé macérer, et au bout de  22 jours, il fut libéré de sa cellule dans la tour du Bargello début 1513 sur intervention de deux partisans des Médicis.
 
Dans les dernières années de sa vie, Machiavel fut à divers titres au service du pape Clément VII, qui n'était autre que Giulio de Giuliano de Médicis. Mais l'essentiel est que Machiavel n'était pas un béni-oui-oui des Médicis, il voulait avant tout qu'ils  suivent ses conseils.
 
Il sortit donc de prison, pauvre mais pas brisé, se retira dans sa petite ferme et se mit à écrire. Le Prince fut publié comme une histoire, pas comme de la théorie politique. Rousseau l'étiqueta " satire ". Gramsci l'appelait "un livre vivant " – "C'est par un mouve­ment drama­tique de grand effet que les éléments passionnels, mythiques, contenus dans ce petit volume, se résument et prennent vie dans la conclusion, dans l' « invocation » adressée à un prince, « réellement existant »"*. Ainsi Machiavel a de fait conçu le mythe du fondateur et du rédempteur d'une république libre - en imaginant que la rédemption de l'État serait en même temps sa propre rédemption, après qu'il eut été dépouillé de son travail de secrétaire par un communiqué laconique et plus tard accusé d'être un conspirateur.
 
Cela a été une bénédiction de relire Le Prince aux côtés des Discours - qui, dans en leur temps, sont devenus le guide intellectuel et politique de tous ceux qui chérissaient l'idéal de liberté républicaine en Europe et aux Amériques. Les Discours sont la fusion par  Machiavel de Polybe et Aristote. Les Romains avaient découvert qu'un grand empire est condamné s'il ne maintient pas l'équilibre aristotélicien entre monarchie, aristocratie et démocratie. Machiavel est allé plus loin : toute république réelle est en fait condamnée. Dans une république libre comme dans la Grèce antique et à Rome ou Florence avant les Médicis, trop de prospérité, de succès, de cupidité - et une trop grande expansion – détournent l'élan des hommes vers l'auto- enrichissement (ou le dissout dans la complaisance ) plutôt que de le garder au service de l'État .
 
En réalité, le ver est dans le fruit.  Pensez à l'Union soviétique vers la fin. Pensez au déclin actuel de l'empire US. Mais là encore, les exceptionnalistes médiocres n'ont jamais saisi le pitch ; Leo Strauss, à l'Université de Chicago dans les années 1950, enseignait que Machiavel était "un maître en méchanceté" (teacher of evil).
 
C'est quand le ver grossit dans le fruit que le Prince entre en jeu. Il est comme le Last Man Standing [Le Dernier Homme Debout, série télévisée, NdT] - très loin de la figure idéalisée d'un roi-philosophe ou d'un enseignant platonicien. Il est le dirigeant qui tire une société corrompue de sa déviation auto- destructrice et la remet sur les rails d'une vie politique et d'une prééminence saines (Machiavel pensait particulièrement à quelqu'un pour sauver l'Italie des envahisseurs étrangers et de ses propres dirigeants sourds, aveugles et muets).
 
Et si le Prince doit recourir à la violence pour défendre la république, celle-ci ne doit jamais être gratuite, mais toujours subordonnée à une ragion di stato (raison d'État) bien argumentée (le bombardement et l'occupation de l'Irak de 2003 n'entrent de toute évidence pas dans cette catégorie). Le Prince n'est de toute façon pas un messie politique, mais plutôt un mélange de renard (" afin de reconnaître les pièges") et de lion ("pour effrayer les loups "). Sa version contemporaine la plus idoine serait Vladimir Poutine.
 

Statue  de Niccolò Machiavelli par Lorenzo Bartolini à l'entrée de la Galerie des Offices, Florence

En ce jour fatidique de mai 1498, Machiavel voyait dans l'immolation de Savonarole comment le fondamentalisme religieux est incompatible avec une société réussissant dans le commerce et politiquement viable  (les princes de la Maison des Saoud n'ont jamais lu Le Prince). Et puis il nous a exposé le mur de méfiance entre l'éthique et la science du gouvernement – comme s'il dessinait une feuille de route abrégée de la future hégémonie mondiale de la civilisation occidentale.
 
La manière dont la dynastie des Médicis a rejeté Le Prince à l'époque fut de plus-t-en plus curieuse : c'était après tout le manuel sur la façon de devenir un Parrain (politique), dans l'après- Renaissance et au-delà. Parallèlement, je me suis toujours demandé ce que les sages courtisans de la dynastie des Ming auraient fait du Prince. Probablement  l'auraient-ils, impérialement ignoré.
 
Voilà donc comment j'ai célébré le demi- millénaire du Prince : en partageant quelques verres de Brunello, comme si nous étions dans une osteria florentine du début du 16e siècle, avec les mânes d'un haut fonctionnaire très distingué de la République florentine qui a été balancé exactement dans l'état où il avait été admis : pauvre, incorruptible et avec sa dignité intacte. Je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer son sourire ironique mourant sur ses lèvres et cachant à peine sa douleur - mais là encore, il savait que nous ne faisons que jouer un petit rôle dans toute cette comédie humaine, trop humaine.

*A. Gramsci, Notes rapides sur la politique de Machiavel, in Textes, Éditions sociales, Paris, 1983 (NdT)

 





Courtesy of Tlaxcala
Source: http://www.atimes.com/atimes/World/WOR-01-140114.html
Publication date of original article: 14/01/2014
URL of this page : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=11215

 

Tags: Le PrinceMachiavelFlorenceRenaissanceMédicisSavonaroleScience du gouvernement
 

 
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